16-06-2026 19:30 - Entretien avec Boukar Tar, Chargé de projets Développement urbain, Climat et Biodiversité à l’AFD
Mauriweb -- « La Mauritanie peut devenir une référence régionale en matière d’adaptation au changement climatique »
Ingénieur en hydraulique et assainissement, Boukar MamanTar est chargé de mission Développement urbain, Climat et Biodiversité à l’Agence française de développement (AFD) en Mauritanie. Fort d’une expérience acquise à l’AFD Niger ainsi qu’au sein d’organisations internationales telles qu’Action contre la Faim et l’OIM, il intervient sur les enjeux liés à l’eau, à l’assainissement, au développement urbain durable et à l’adaptation au changement climatique.
Le Quotidien de Nouakchott : Avant d’aborder le fond de cet entretien, pouvez-vous présenter à nos lecteurs le protocole d’entente AdaptAction récemment signé et nous expliquer ses objectifs concrets ainsi que les résultats attendus à court terme ?
Boukar Tar :
Merci pour cette opportunité.
Le protocole d’entente signé le 12 juin 2026 entre la République islamique de Mauritanie, représentée par le ministère de l’Environnement et du Développement durable ainsi que le ministère des Affaires économiques et du Développement, et l’Agence française de développement, constitue le cadre de coopération du programme AdaptAction en Mauritanie.
Ce document définit les conditions dans lesquelles l’AFD mobilisera son appui technique et financier afin d’accompagner la Mauritanie dans la mise en œuvre de sa Contribution Déterminée au niveau National (CDN), particulièrement son volet consacré à l’adaptation au changement climatique.
L’objectif est double : accélérer la mise en œuvre des engagements climatiques du pays et faciliter la mobilisation des financements internationaux nécessaires à leur réalisation.
Le protocole précise également les rôles des différentes parties prenantes. Le ministère de l’Environnement et du Développement durable agit comme point focal national pour les questions climatiques et environnementales, tandis que le ministère des Affaires économiques et du Développement assure la coordination de la coopération internationale.
Le Quotidien de Nouakchott : Vous avez évoqué la CDN. Pouvez-vous expliquer ce concept ?
Boukar Tar :
La Contribution Déterminée au niveau National, ou CDN, est la feuille de route climatique que chaque pays élabore dans le cadre de l’Accord de Paris.
En termes simples, il s’agit de la « carte d’identité climatique » d’un pays, celle qui lui permet de présenter ses besoins et ses ambitions climatiques lorsqu’il sollicite des financements internationaux.
La Mauritanie dispose aujourd’hui d’une troisième version de sa CDN, élaborée en octobre 2025 et communément appelée « CDN 3.0 ».
Cette stratégie repose sur deux piliers :
l’adaptation aux changements climatiques ;
l’atténuation de leurs effets.
La CDN 3.0 estime les besoins de financement climatique de la Mauritanie à 18,1 milliards de dollars à l’horizon 2030. Sur ce montant, 10,6 milliards de dollars sont consacrés à l’adaptation.
Ce choix est particulièrement important car, historiquement, l’adaptation a longtemps été le « parent pauvre » du financement climatique mondial. La Mauritanie a compris l’importance stratégique de ce volet et a décidé d’en faire une priorité.
Le Quotidien de Nouakchott : La Mauritanie affiche aujourd’hui une ambition climatique importante. Peut-elle être considérée comme un futur leader régional en matière d’adaptation climatique dans le Sahel ?
Boukar Tar :
Je le pense sincèrement.
La Mauritanie est confrontée à des effets climatiques particulièrement marqués : sécheresses récurrentes, raréfaction des pluies, inondations, montée du niveau de la mer et vagues de chaleur extrême.
Ces phénomènes affectent directement les secteurs vitaux de l’économie nationale :
l’agriculture ;
l’élevage ;
les ressources en eau ;
la pêche ;
la santé publique.
Pendant longtemps, les investissements climatiques ont davantage porté sur l’atténuation. Aujourd’hui, les réalités du terrain imposent une approche plus équilibrée donnant une place centrale à l’adaptation.
Si la Mauritanie investit efficacement dans l’agriculture résiliente, la gestion durable de l’eau, la protection du littoral contre l’érosion et les intrusions marines, ainsi que dans la préservation des écosystèmes, elle pourra devenir, dans les cinq à dix prochaines années, une référence pour les pays du Sahel.
Le Quotidien de Nouakchott : La CDN mauritanienne comprend environ 85 mesures. Quelles sont, selon vous, les plus urgentes à mettre en œuvre ?
Boukar Tar :
La priorité absolue demeure la mobilisation des financements.
Les besoins sont considérables et nécessitent l’intervention coordonnée de l’ensemble des partenaires techniques et financiers : Banque mondiale, Banque africaine de développement, Fonds climatiques internationaux et bien sûr l’AFD.
Le défi n’est pas seulement d’identifier les mesures nécessaires, mais surtout de réunir les ressources permettant leur mise en œuvre rapide et efficace.
Et c’est là qu’intervient le programme AdaptAction.
Le Quotidien de Nouakchott : Quel message souhaitez-vous adresser aux Mauritaniens qui considèrent encore la lutte contre le changement climatique comme une préoccupation secondaire face aux défis économiques et sociaux du pays ?
Boukar Tar :
Le changement climatique n’est plus une théorie.
Ses effets sont déjà visibles partout en Mauritanie. Le pays figure parmi les plus vulnérables au monde face aux risques climatiques et se situe dans une zone considérée comme un « hotspot climatique », c’est-à -dire un espace particulièrement exposé aux chocs climatiques.
Cette réalité est documentée par le GIEC, la Banque mondiale, le FMI et les agences spécialisées des Nations unies.
Face à la diminution des précipitations, il devient impossible de compter uniquement sur l’agriculture traditionnelle dépendante des pluies. Il faut développer des alternatives durables :
une agriculture résiliente ;
des infrastructures d’eau et d’assainissement adaptées ;
des systèmes de production plus résistants aux aléas climatiques.
L’AFD agit déjà dans ces domaines. Sur un portefeuille d’environ 430 millions d’euros actuellement en cours en Mauritanie, une part importante est consacrée aux enjeux climatiques, avec une priorité donnée à l’adaptation.
Le programme AdaptAction permettra de renforcer cette dynamique en aidant la Mauritanie à élaborer des stratégies solides, à développer des projets concrets et attractifs afin de mobiliser les 10,6 milliards de dollars prévus pour l’adaptation d’ici 2030.
L’enjeu est clair : permettre aux populations mauritaniennes de mieux résister aux effets du changement climatique et de construire un développement durable face aux défis à venir.
Le Quotidien de Nouakchott : Un dernier mot ?
Boukar Tar :
L’adaptation n’est plus une option, c’est une nécessité. Le rôle du programme AdaptAction est précisément d’aider la Mauritanie à transformer ses ambitions climatiques en réalisations concrètes au bénéfice de sa population.
Entretien réalisé par MSS pour Le Quotidien de Nouakchott.
