30-06-2026 18:15 - À la mémoire de mon frère Ayoub Cissé
Il est des hommes dont la disparition ne laisse pas seulement un vide ; elle oblige chacun à s’interroger sur le sens de sa propre existence. Ayoub Cissé appartenait à cette race devenue rare d’hommes qui vivent davantage pour l’au-delà que pour ce monde, qui considèrent chaque jour comme une provision pour l’éternité et chaque rencontre comme une occasion de faire le bien.
Beaucoup l’ont connu comme gardien de but, d’autres comme reporter sportif. Mais ces titres n’étaient que les premières pages de son histoire. Depuis près de vingt ans, il avait choisi une autre voie : celle de la da’wa, du rappel de Dieu, du service discret et de la purification de l’âme. Sa vie n’était plus tournée vers les applaudissements des hommes, mais vers l’agrément du Créateur.
Il était de ceux qui font le bien sans bruit. Il aidait sans calcul, donnait sans attendre et répondait toujours présent. Jamais je ne l’ai entendu médire d’un homme, jamais je ne l’ai vu salir une réputation. Dans un temps où les langues blessent plus souvent que les armes, il avait choisi la retenue, convaincu que le silence vaut mieux qu’une parole qui divise. Son caractère rappelait la sagesse de l’Imam al-Chafi’i et la rectitude de l’Imam Mâlik : la foi ne se proclame pas, elle se vit.
Après plus de deux décennies d’exil, il revint au pays pour accompagner son père jusqu’à sa dernière demeure. Aujourd’hui, il est difficile de ne pas voir dans ce retour un signe de la Providence. Comme si Dieu l’avait rappelé auprès des siens afin qu’il puisse, lui aussi, leur adresser un dernier salut avant de répondre à Son appel.
À New York, chaque fois que j’étais de passage, Ayoub venait me chercher. Nous prenions la route du quartier africain, où un thiéboudiène ou un mafé nous faisait oublier la distance qui nous séparait de notre terre. Nous parlions de la Mauritanie, de l’Afrique, de littérature, de foi et d’espérance. Il aimait Senghor, Césaire et les grandes voix des Caraïbes, parce qu’elles savaient dire la dignité des peuples. Mais son cœur demeurait profondément attaché aux paroles des savants et des prêcheurs qui rappellent que toute grandeur finit par s’incliner devant Dieu.
Son patriotisme n’avait rien de tapageur. Il ne criait pas son amour de la Mauritanie ; il le vivait. Il voulait servir son pays avec dignité, honnêteté et probité, persuadé que les nations se relèvent par la qualité morale de leurs enfants. Il rêvait d’une République où le mérite l’emporte sur la faveur, où le service prime sur les intérêts personnels.
Hélas, notre pays semble trop souvent réserver ses plus beaux chemins à ceux qui incarnent l’exact contraire de ce qu’était Ayoub. La loyauté y cède devant l’intrigue, le mérite devant l’allégeance, la probité devant la prédation. Les hommes de conscience avancent à contre-courant, tandis que prospèrent ceux qui confondent servir et se servir. Cette injustice ne l’a pourtant jamais rendu amer. Il continuait de croire que le bien n’est jamais perdu, parce que Dieu ne laisse jamais se perdre la récompense de ceux qui agissent avec droiture.
Ayoub était un métis culturel au sens le plus noble du terme. Africain dans son souffle, musulman dans son âme, universel dans son regard, il incarnait cette Mauritanie plurielle qui puise sa richesse dans la rencontre de ses héritages. Il présentait le meilleur de notre pays : la générosité, la pudeur, l’hospitalité, la fidélité à la parole donnée et le respect de l’autre.
Son optimisme n’était pas de la naïveté ; il était le fruit d’une foi profonde. Il savait que les épreuves appartiennent au décret divin et que l’espérance est une forme d’adoration. Il avançait avec la sérénité de ceux qui ont confié leurs affaires à Dieu.
La mort d’Ayoub nous rappelle que la véritable réussite ne se mesure ni aux titres, ni aux fonctions, ni aux richesses accumulées. Elle se mesure à la paix que l’on emporte avec soi lorsque vient l’heure du retour vers son Seigneur. Certains laissent des biens, d’autres des discours. Ayoub laisse un exemple. Et les exemples traversent les générations bien mieux que les monuments.
Que Dieu accueille Ayoub Cissé dans l’immensité de Sa miséricorde. Qu’Il fasse de sa tombe un jardin parmi les jardins du Paradis, qu’Il récompense chacune de ses œuvres discrètes, chacune de ses paroles apaisantes, chacune de ses mains tendues vers les plus faibles. Qu’Il accorde à sa famille la patience et la consolation, et qu’Il nous inspire de suivre le chemin de droiture qu’il a tracé par son existence.
Les hommes comme lui ne disparaissent jamais tout à fait. Ils demeurent dans la mémoire de ceux qu’ils ont aimés, dans les invocations de ceux qu’ils ont secourus et dans l’espérance de ceux qu’ils ont rapprochés de Dieu.
Adieu, mon frère Ayoub. Tu as vécu avec pudeur, tu nous quittes avec dignité. Puisse le Très-Haut nous réunir, un jour, dans une demeure où il n’y aura plus ni séparation, ni tristesse, ni adieux.
Mohamed El Moktar Sidi Haiba
