30-06-2026 11:48 - La sécurité routière à travers la conception des routes : au-delà du contrôle et de la sensibilisation, construire des infrastructures qui sauvent des vies

La sécurité routière à travers la conception des routes : au-delà du contrôle  et de la sensibilisation, construire des infrastructures qui sauvent des vies

Sid Ahmed Ould BRAHIM -- La sécurité routière : un enjeu majeur de développement

La sécurité routière constitue aujourd'hui l'un des plus grands défis de santé publique et de développement durable. Chaque année, les accidents de la circulation provoquent près de 1,19 million de décès dans le monde et font plusieurs dizaines de millions de blessés.

Au-delà de la tragédie humaine, ils engendrent des conséquences économiques considérables, estimées entre 3 et 5 % du Produit Intérieur Brut (PIB) dans de nombreux pays (ce qui équivaut pour la Mauritanie à une perte de 370 à 615 MUSD par an pour un PIB de 12,3 MrdsUSD).

L'Afrique demeure le continent le plus durement touché. Alors qu'elle ne représente qu'une faible part du parc automobile mondial, elle enregistre le taux de mortalité routière le plus élevé au monde, avec près de 19 décès pour 100 000 habitants.

La Mauritanie n'échappe malheureusement pas à cette réalité, où les accidents de la route continuent d'occasionner des pertes humaines importantes et des coûts économiques qui pèsent sur les finances publiques, le système de santé et les familles.

Cette situation impose une évolution profonde de notre manière d'aborder la sécurité routière. La sécurité routière ne se limite pas au contrôle des usagers Pendant longtemps, les politiques de sécurité routière se sont principalement appuyées sur quatre leviers : le contrôle des conducteurs, le respect du Code de la route, la sensibilisation des usagers et les sanctions en cas d'infraction.

Ces actions demeurent indispensables et doivent être poursuivies. Elles ont permis d'améliorer progressivement le comportement des usagers et de renforcer l'autorité de l'État. Cependant, l'expérience internationale montre qu'elles ne suffisent pas, à elles seules, à réduire durablement le nombre d'accidents. Même le conducteur le plus prudent peut commettre une erreur d'appréciation, être surpris par un obstacle ou perdre momentanément le contrôle de son véhicule.

La véritable question n'est donc plus seulement comment empêcher l'erreur humaine, mais comment éviter qu'elle ne se transforme en accident mortel.

Concevoir des routes qui pardonnent l'erreur humaine (ou routes tolérantes)

C'est précisément le fondement du concept international du « Système Sûr » (Safe System), aujourd'hui adopté par les Nations Unies, la Banque mondiale, la Fédération Internationale de la Route (IRF) et les principales institutions spécialisées dans les infrastructures de transport.

Cette approche repose sur un principe simple : l'être humain est faillible, mais le système routier doit être conçu pour que cette faillibilité ne conduise pas à la mort ou à des blessures graves. Autrement dit, la sécurité routière commence dès la planche à dessin de l'ingénieur concepteur.

Une route moderne ne doit pas uniquement permettre de circuler ; elle doit guider naturellement le conducteur, limiter les conflits entre usagers, offrir une visibilité suffisante, protéger les piétons, sécuriser les intersections, maîtriser les vitesses pratiquées et réduire les conséquences des sorties de chaussée. La qualité de la conception géométrique devient ainsi un élément essentiel de la prévention des accidents.

Objectifs des Nations Unies : des infrastructures plus sûres à l'horizon 2030 Cette nouvelle vision est au cœur de la Décennie d'action des Nations Unies pour la sécurité routière 2021-2030, dont l'objectif est de réduire de moitié le nombre de décès et de blessés graves d'ici 2030.

Deux cibles concernent directement les infrastructures :

- Cible 3.4 : toutes les nouvelles routes construites ou réhabilitées devront atteindre un niveau de sécurité d'au moins trois étoiles selon la méthodologie internationale iRAP (International Road Assessment Program);

- Cible 4.6 : plus de 75 % des déplacements devront s'effectuer sur des routes offrant ce niveau minimal de sécurité.

Ces objectifs traduisent une conviction forte : la qualité de l'infrastructure est désormais un facteur déterminant de la sécurité routière. Des cibles internationales à traduire concrètement sur les routes en Mauritanie

En Mauritanie, la mise en œuvre des cibles 3 et 4 des Nations Unies doit désormais se traduire par des actions concrètes sur les grands projets routiers en cours ainsi que sur les principaux axes existants. Les nouvelles infrastructures, notamment l'axe Tidjikja–Sélibabi, offrent une opportunité exceptionnelle d'intégrer dès la conception les principes du « Safe System » et les exigences de la méthodologie iRAP.

Cela suppose de vérifier systématiquement la cohérence entre la vitesse de conception et les vitesses réellement pratiquées, de garantir des distances de visibilité suffisantes, de sécuriser les intersections et les traversées d'agglomérations, d'aménager des accotements praticables, de traiter les obstacles latéraux et de prévoir des dispositifs adaptés pour protéger les usagers vulnérables.

Concevoir ces routes selon les meilleurs standards internationaux permettra d'éviter que des insuffisances de conception ne génèrent demain des coûts humains et financiers considérables.

La même démarche doit être engagée sur le réseau routier existant, conformément à l'objectif des Nations Unies visant à améliorer progressivement le niveau de sécurité des routes déjà en service. À cet égard, la Route de l'Espoir, et plus particulièrement le tronçon Nouakchott–Boutilimit, constitue un cas prioritaire.

Cet axe stratégique, qui supporte une part importante du trafic national de voyageurs et de marchandises, est malheureusement marqué par un nombre élevé d'accidents graves. Sans attendre une reconstruction complète, des audits de sécurité routière, complétés par une évaluation iRAP, permettraient d'identifier les sections les plus dangereuses et de programmer des mesures correctives ciblées : amélioration de la signalisation et du marquage, traitement des obstacles latéraux, création de zones de récupération, sécurisation des accès et des traversées de localités, amélioration des carrefours, renforcement des accotements et mise en œuvre de dispositifs de gestion des vitesses.

Cette approche progressive, fondée sur l'analyse des risques, permet d'obtenir des gains significatifs en matière de sécurité tout en optimisant les ressources publiques. Les expériences internationales montrent qu'une telle stratégie permet de réduire sensiblement la mortalité routière sans attendre de lourds travaux de reconstruction.

Routes urbaines et routes interurbaines : deux réalités complémentaires

Les exigences de sécurité concernent aussi bien les villes que les grands axes nationaux. En milieu urbain, où cohabitent véhicules, piétons, motocyclistes, cyclistes et transports collectifs, la priorité est de protéger les usagers les plus vulnérables grâce à des trottoirs continus, des passages piétons sécurisés, un éclairage performant, des aménagements de modération de la vitesse et des carrefours lisibles.

Sur les routes interurbaines, les vitesses plus élevées imposent d'autres exigences : une géométrie adaptée, des distances de visibilité suffisantes, des accotements stabilisés, des zones de récupération, un traitement des obstacles latéraux, des traversées d'agglomérations sécurisées et des intersections conçues selon les normes modernes.

La sécurité doit également être intégrée à toutes les phases du cycle de vie des projets grâce aux audits de sécurité routière, aux inspections des routes en service et à l'évaluation systématique des risques.

La Mauritanie engagé dans une dynamique ambitieuse en faveur de la sécurité routière

Au cours des dernières années, notre pays a franchi plusieurs étapes importantes dans la consolidation de sa politique nationale de sécurité routière.

Parmi les principales avancées, on peut citer :

- la création du Conseil National de la Sécurité Routière présidé par son Excellence le 1er Ministre, chargé d'assurer la coordination entre les différents acteurs concernés ;

- la création d'une Direction dédiée à la sécurité routière, renforçant les capacités institutionnelles de l'administration (Direction de la Prévention de la Sécurité des Transports DPST);

- l'élaboration de la Stratégie Nationale de Sécurité Routière 2019-2023, qui a fixé les grandes orientations en matière de gouvernance, d'infrastructures, de contrôle, de formation et de sensibilisation ;

- la refonte du Code de la route, afin d'adapter le cadre juridique aux évolutions de la mobilité et aux standards internationaux ;

- les investissements importants consentis dans les infrastructures routières, tant en milieu urbain qu'interurbain, ainsi que le Programme d'urgence de développement de Nouakchott. Ces acquis traduisent une volonté politique claire de faire de la sécurité routière une priorité nationale.

Une ouverture vers les meilleures pratiques internationales

Une nouvelle étape a été franchie avec la coopération engagée entre la Mauritanie (Ministère de l’Equipement et des Transports) et la Fédération Internationale de la Route (IRF), dans le cadre du programme Safe and Inclusive Road Design in North&West Africa, financé par le Fonds des Nations Unies pour la Sécurité Routière (UNRSF).

Pour la première fois, une évaluation approfondie des normes nationales de conception géométrique a été réalisée sous l'angle de la sécurité routière.

Cette initiative a permis d'identifier les écarts avec les meilleures pratiques internationales et d'élaborer une feuille de route visant à moderniser progressivement les référentiels techniques nationaux, à renforcer les capacités des ingénieurs et à intégrer les principes du « Safe System » dans les futurs projets routiers.

Cette coopération marque une étape importante dans l'évolution de la politique routière nationale.

Investir dans la sécurité routière, c'est investir dans le développement

Chaque accident évité représente des vies sauvées, des familles préservées, des dépenses médicales en moins, une meilleure productivité économique et une réduction des charges supportées par l'État.

Les investissements réalisés dans la conception sûre des routes, les audits de sécurité, les infrastructures adaptées et la protection des usagers vulnérables génèrent des bénéfices largement supérieurs à leur coût.

En matière de sécurité routière, investir aujourd'hui permet d'économiser demain. Chaque ouguiya consacrée à la prévention évite des dépenses bien plus importantes liées aux soins médicaux, aux pertes de production, aux dommages matériels et aux conséquences sociales des accidents.

La sécurité routière ne constitue donc pas une charge ; elle représente un investissement rentable, durable et stratégique.

Conclusion : la route la plus sûre est celle qui est bien conçue


La Mauritanie dispose aujourd'hui de tous les atouts pour poursuivre cette dynamique : une volonté politique affirmée, un cadre institutionnel renforcé, des partenaires internationaux de premier plan et un vaste programme de modernisation des infrastructures.

L'étape suivante consiste à intégrer systématiquement la sécurité routière dans toutes les phases des projets : études, conception, réalisation, exploitation et entretien. La route la plus sûre n'est pas celle où l'on contrôle le plus ; c'est d'abord celle qui a été pensée, conçue et réalisée pour protéger la vie humaine.

Faire de la conception routière un pilier de la sécurité routière, c'est investir dans la vie, dans l'économie et dans l'avenir de la Mauritanie

Par Ing. Sid Ahmed Ould BRAHIM
Ingénieur Principal des Travaux Publics
Ancien Directeur Général des Infrastructures de Transport
Expert en infrastructures de transport et sécurité routière



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