26-02-2026 13:12 - Madame Nana Cheikhna, 1ère vice-présidente de l’Union des Forces du changement (UFC): “L’échec du processus de dialogue aurait des conséquences dont nul ne peut sous-estimer la portée”

Madame Nana Cheikhna, 1ère vice-présidente de l’Union des Forces du changement (UFC): “L’échec du processus de dialogue aurait des conséquences dont nul ne peut sous-estimer la portée”

Le Calame - À l’occasion du démarrage du mois béni de Ramadan, le gouvernement a lancé, en grandes pompes, l’opération Ramadan dont le but est d’approvisionner le marché en produits vitaux à des prix « sociaux », surtout pour les familles démunies. Ce genre d’opérations peut-il avoir l’impact escompté ?

Nana Cheikhna : Ramadan est un mois béni, un moment de spiritualité, de solidarité et de partage. Il est donc tout-à-fait louable que les pouvoirs publics prennent des mesures pour faciliter l’accès des familles, notamment les plus modestes, aux produits de première nécessité. Aider les musulmans à remplir leur devoir religieux dans la sérénité et la dignité est une initiative qui va dans le bon sens.

Cependant, je dois dire que j’éprouve toujours une certaine gêne face à cette situation récurrente où les populations d’un pays relativement riche comme le nôtre se retrouvent, année après année, dans une posture de bénéficiaires d’opérations d’urgence, comme si nous étions en permanence dans un contexte de catastrophe ou de sinistre.

Notre pays dispose de ressources importantes. Il n’est pas normal que l’on en soit encore à organiser des opérations exceptionnelles pour garantir l’accès aux produits de base. Cela pose la question de fond : pourquoi notre économie ne permet-elle pas encore aux citoyens de vivre dignement sans dépendre de mesures ponctuelles ?

Il est plus que temps de concevoir, projeter et mettre en œuvre une véritable politique économique structurelle, capable de nous sortir durablement de cette logique d’assistanat. Nous avons besoin d’une économie génératrice de valeur ajoutée, d’une stratégie claire de fécondation d’emplois, notamment pour les jeunes, d’un soutien réel à la production nationale (agriculture, élevage, pêche, transformation locale), d’une meilleure formation professionnelle adaptée aux besoins du marché, et d’une réflexion sur nos accords et engagements internationaux, notamment avec le FMI et la Banque mondiale, afin qu’ils servent réellement nos priorités de développement et non les leurs.

L’objectif ne doit pas être de maintenir les citoyens dans une situation de dépendance ponctuelle, mais de bâtir un modèle économique solide qui garantisse la souveraineté alimentaire, la justice sociale et la dignité pour tous, Ramadan ou pas.

- Après la scission du RFD, vous avez entrepris de fonder un nouveau parti politique (UFC) qui a reçu son récépissé. Que pourrait-il apporter de nouveau et de différent à la démocratie mauritanienne qui en compte déjà beaucoup ?

- Nous avons fondé notre parti politique le 20 Octobre 2025 et avons obtenu notre récépissé officiel il y a près de deux mois. Il s’agit donc aujourd’hui d’une formation légalisée et opérationnelle.

Ce parti est porté par des cadres et des militants issus de l’opposition, notamment du premier parti d’opposition du pays (UFD, renommé RFD en 2001). S’il est nouveau sur le plan institutionnel, il est l’héritier d’une longue et exigeante tradition de lutte pour une Mauritanie juste, égalitaire et véritablement démocratique.

Nous venons d’un combat qui était, à une époque, particulièrement coûteux à assumer : défendre l’égalité entre les citoyens, dénoncer les injustices, réclamer un État de droit effectif ; une lutte exposée à des pressions, à des mises à l’écart, parfois à des sacrifices personnels et professionnels importants.

Beaucoup d’entre nous ont accepté de payer ce prix, par fidélité à une cause qui, hier encore, était très marginalisée et combattue. Aujourd’hui, certaines des idées que nous portions avec constance — l’égalité, la justice sociale, la lutte contre les discriminations, la bonne gouvernance — sont davantage tolérées dans le débat public. Elles sont même parfois reprises dans les discours officiels.

Cela montre que le combat n’a pas été vain. Mais il serait illusoire de penser qu’il ne coûte plus rien : défendre ces principes avec cohérence, exiger leur traduction concrète dans les politiques publiques et refuser les compromis de convenance demeurent un engagement exigeant.

Notre formation rassemble ainsi des femmes et des hommes qui ont fait leurs preuves dans l’adversité. Des militants qui ont appris la patience, la résilience et la discipline politique. Cette expérience accumulée constitue aujourd’hui un atout majeur : elle nous permet d’aborder la nouvelle étape avec maturité, lucidité et sens des responsabilités.

- Le parti existe donc depuis quelques mois. Ou se situe-t-il politiquement et comment a-t-il été accueilli par les Mauritaniens ? Quelles sont les activités auxquelles il s’est déjà livré sur le terrain ?

- Nous bénéficions déjà du soutien de nombreux jeunes, de cadres expérimentés et de citoyens attachés à la constance et aux principes. Ce sont des personnes dont la loyauté va d’abord à leur pays, et non aux fonctions ou aux avantages. C’est cette fidélité à une cause, même lorsqu’elle était difficile à défendre, qui fonde notre crédibilité.

Dans le cadre de la préparation de notre implantation nationale, nous avons organisé plusieurs rencontres avec des cadres, des mouvements de femmes et de jeunes, afin de structurer nos instances et d’élargir notre base. La préparation de la campagne d’implantation se poursuit de manière méthodique, afin de commencer, dès le mois prochain, sa mise en œuvre sur l’ensemble du territoire.

Par ailleurs, nous assurons, depuis quelques mois, la présidence de la Coalition des forces du peuple, qui regroupe une dizaine de partis, et nous sommes membres actifs du pôle de l’Assemblée générale de l’Opposition. À ce titre, nous avons contribué activement à l’élaboration de la feuille de route et de la plateforme approuvées par l’Assemblée générale de l’Opposition en vue du prochain dialogue national.

- Il y a bientôt une année que le président de la République a initié le dialogue national sans qu’on arrive à connaître la date du démarrage. A qui la faute ?

-La tenue du dialogue national procède d’un engagement solennel pris par le président de la République. Cet engagement, inscrit dans son programme électoral, a été réaffirmé publiquement il y a près d’un an, en présence de l’ensemble des acteurs politiques concernés. Il s’est d’ailleurs concrétisé par la nomination d’un coordinateur chargé d’en assurer la préparation.

Il y a un peu plus d’un mois encore, le Chef de l’État a renouvelé son attachement à la tenue de ce dialogue, apportant toutes les assurances nécessaires à une commission dont j’ai fait partie, commission désignée par notre pôle, l’Assemblée générale de l’opposition démocratique.

Cette rencontre a été suivie d’une réunion regroupant les partis politiques ayant répondu favorablement à l’appel au dialogue, sous le parrainage personnel du président de la République. À cette occasion, Monsieur Moussa Fall a présenté une synthèse des contributions transmises par ces partis en réponse aux questions qui leur avaient été adressées concernant la feuille de route. Il était entendu que les observations complémentaires seraient communiquées dans les meilleurs délais.

Il convient de rappeler que ce projet de dialogue est avant tout une initiative personnelle du président de la République. À ce titre, il aurait dû bénéficier de la diligence et du soutien sans réserve de la majorité présidentielle. Or, selon les informations dont je dispose, certaines lenteurs semblent provenir précisément de ce camp, ce qui ne manque pas de surprendre.

Cette situation est d’autant plus étonnante que le Président a réitéré, lors de ses déplacements à l’intérieur du pays, l’importance qu’il accorde à ce dialogue, le présentant comme un levier essentiel pour la stabilité et l’avenir de la nation.

Il faut également se souvenir que, par le passé, des initiatives similaires ont été annoncées sans jamais aboutir. En laissant s’installer aujourd’hui des retards difficilement explicables, on alimente le scepticisme au sein de la classe politique et l’on donne des arguments à ceux, pourtant minoritaires, qui avaient dès l’origine exprimé des doutes quant à la sincérité ou à l’aboutissement de cette démarche.

Pourtant, les défis auxquels notre pays est confronté — pour la plupart structurels et aggravés par un contexte géopolitique régional et international particulièrement mouvant — ne sauraient supporter de nouveaux atermoiements. L’échec d’un tel processus aurait des conséquences dont nul ne peut sous-estimer la portée.

La recherche de solutions concertées, dans la sérénité et le respect mutuel, demeure la voie la plus sûre pour préserver la cohésion nationale et éviter le pire.

– Vous faites partie d’un des pôles de l’opposition décidé à participer au dialogue. Qu’en attendez-vous ? Pensez-vous qu’il se tiendra prochainement ?

-Notre pays dispose d’atouts indéniables. Faiblement peuplé au regard de l’immensité de son territoire, riche en ressources naturelles, situé à un carrefour stratégique entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne, il a su, malgré les turbulences régionales, préserver une paix relative et une relative stabilité institutionnelle en rapport avec certains voisins. Ces acquis constituent un capital précieux.

Mais cette sérénité apparente ne doit pas masquer les fragilités profondes qui traversent la nation. Les blessures liées aux événements passés et à ce que l’on désigne comme le passif humanitaire continuent d’affecter l’unité nationale. La citoyenneté elle-même se trouve fragilisée par des pratiques inégalitaires nourries par le tribalisme, le communautarisme et le clientélisme, qui gangrènent l’administration publique.

À cela s’ajoutent la corruption, les détournements de deniers publics et un système économique encore largement rentier, insuffisamment tourné vers la création de valeur et d’emplois durables. Les services sociaux de base demeurent, quant à eux, en deçà des attentes légitimes des populations.

Un chômage chronique et des populations pauvres qui continuent de bénéficier de charité distribuée par des institutions multiples particulièrement incongrues dans un pays riche de son potentiel. Ce sont là des problèmes structurels qui, s’ils ne sont pas affrontés avec courage et lucidité, risquent de saper durablement les fondements de la cohésion nationale. C’est précisément pour cela que nous avons choisi de répondre favorablement à l’appel au dialogue.

Nous attendons de ce dialogue qu’il soit un cadre sincère, inclusif et responsable, permettant d’aboutir à des solutions consensuelles et durables. Il ne s’agit pas d’un simple exercice politique, mais d’une opportunité historique pour refonder la citoyenneté sur l’égalité, restaurer la confiance entre l’État et les citoyens, moraliser la gestion publique et engager résolument le pays sur la voie d’un développement équitable et partagé.

Quant à savoir s’il se tiendra prochainement, nous voulons croire que la volonté exprimée au plus haut niveau de l’État se traduira enfin en actes concrets. Le pays ne peut se permettre de prolonger l’attente. Les enjeux sont trop importants, et l’espérance des Mauritaniens trop légitime, pour que cette occasion soit manquée.

- Dans ses visites au Hodh Charghi et au Gorgol, le président Ghazwani est revenu sur ses thèmes favoris : la consolidation de l’unité nationale, le vivre ensemble, la question des langues nationales et des terres, la lutte contre le tribalisme et de la corruption…Comment évaluez-vous l’avancée de ces questions depuis son élection en 2019 ?

- À ce jour, je ne constate pas d’avancées notables sur les questions fondamentales. Les thématiques récurrentes que sont la lutte contre le tribalisme, la corruption, la consolidation de l’unité nationale, le vivre-ensemble, la gestion des langues nationales et la question foncière, ne peuvent être traitées uniquement à travers des discours ou des tournées officielles. À cela il faut ajouter les pratiques de népotisme, favoritisme, clientélisme et clanisme qui continuent de sévir au niveau de l'Administration et des nominations en son sein.

Ce sont des problématiques profondes, enracinées dans le fonctionnement de notre État et dans sa pratique quotidienne. Il s'agit là de questions de fond qui ne se décrètent pas : elles se construisent. Elles exigent un véritable projet de réforme multidimensionnelle, associant des dimensions politiques, institutionnelles, éducatives, économiques et culturelles.

Du reste incontournable, si l'on veut préserver la paix sociale et la pérennité de l'État, un tel chantier nécessite, au préalable, un débat national sincère, inclusif et apaisé. Il faut des mécanismes consensuels, capables de rassembler l’ensemble des forces vives du pays autour de solutions partagées. Sans consensus, ces questions sensibles risquent d’être instrumentalisées ou de demeurer à l’état de slogans.

Aujourd’hui plus que jamais, l’organisation d’un débat serein relève de l’urgence. Notre pays évolue dans un environnement régional et international marqué par l’instabilité et les tensions multiples.

Face à ces défis, nous avons besoin d’un front intérieur solide, fondé sur la confiance, la justice et l’égalité entre tous les citoyens. C’est à cette condition seulement que nous pourrons préserver la cohésion nationale, consolider durablement notre stabilité et préserver l’existence de l’État.

- Lors de sa visite au Gorgol et peu avant, on a enregistré des appels à la modification de la constitution afin de permettre à l’actuel président de briguer un 3e mandat. Que vous inspirent ces déclarations des proches du régime?

-Inviter le Président de la République à briguer un troisième mandat, en dépit de dispositions constitutionnelles expressément déclarées intangibles, revient à l’exhorter à se placer en contradiction avec la norme suprême dont il est le garant.

Au-delà de sa portée juridique, le serment présidentiel constitue un engagement d’honneur qui oblige personnellement celui qui le prononce. Cette obligation est d’autant plus solennelle qu’elle est prêtée, lors de l’investiture, la main posée sur le Coran, avec l’engagement explicite de ne jamais entreprendre ni cautionner aucun acte visant à modifier les dispositions relatives à la limitation des mandats.

Dès lors, appeler le Chef de l’État à s’engager dans une telle voie revient, en substance, à l’inviter à se parjurer, sinon à porter atteinte à la sacralité même de l’acte solennel par lequel il a contracté cet engagement.

Une telle démarche ne saurait être réduite à une simple expression de soutien politique : elle s’apparente plutôt à une forme de flatterie institutionnellement déviante qui, sous couvert d’allégeance, foule aux pieds les principes de l’État de droit et relativise la force obligatoire du serment prononcé.

Propos recueillis par Dalay Lam



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