05-11-2026 12:32 - Le miroir aux alouettes de la croissance économique / Par maître Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud*

Le miroir aux alouettes de la croissance économique / Par maître Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud*

La croissance économique est à la prospérité ce que le profit est à la rentabilité.

Une entreprise peut être profitable en milliards, mais elle ne sera rentable pour les actionnaires que s'ils peuvent récupérer des montants qui, rapportés à ceux investis, leur procure un certain niveau de profit, en l'absence duquel, ils pourront mettre en place toutes sortes de mesures de restructurations internes à la société, ou envisager des alliances avec d’autres entreprises.

De la même manière, sur le plan macro-économique, un pays peut connaître des taux de croissance performants, couplés toutefois et de manière chronique à un chômage de masse, une paupérisation galopante, des pandémies ravageuses, une sous-éducation génératrice de violences déstabilisatrices sur le plan social et institutionnel, une aggravation chronique du déficit budgétaire qui se traduit par un recours répété et massif à l’endettement auprès d’institutions financières internationales à caractère multilatéral ou bilatéral qui exigeront en contrepartie, des garanties pour se mettre à l’abri du risque de défaut du pays emprunteur ; c’est exactement ce qui se passe dans les pays rentiers où les taux de croissance sont loin d’être des indicateurs fiables de prospérité économique et sociale.

Dès leur accession à l’indépendance, les futurs pays rentiers ont eu à leur direction des élites qui se sont convaincues qu’il fallait s’approprier les richesses nationales pour se maintenir au pouvoir.

La stratégie politico-économique de ces élites sera donc de promouvoir la création de sociétés d’Etat financées par le recours systématique aux déficits publics, aggravés d’année en année par la captation par ces mêmes élites des rentes générées par l’exportation des matières premières et autres ressources naturelles.

Les patrimoines des sociétés ainsi créées seront dilapidées à des fins politiques par ceux-là mêmes qui sont chargés de leur gestion, avant que d’autres sociétés, toujours de droit public, ne viennent les remplacer pour voir le même scénario se reproduire en termes identiques.

En ce temps-là, la théorie keynésienne avait encore le vent en poupe, mais les élites des pays rentiers n'en avaient retenu, à dessein ou par méprise, qu'une lecture réductrice : celle qui faisait de la dépense publique, non plus un instrument conjoncturel de régulation économique, mais un mode permanent de gouvernance, visant la redistribution de la rente pour entretenir et fidéliser des clientèles politiques.

Pendant toute cette période, le secteur privé d’avant les indépendances, qui créait de l’emploi, de la richesse, mais aussi de la concurrence, sera maintenu à l’arrière-cour de cette machine à enrichir les élites dirigeantes ; Il s’accroche, on lui jette des miettes ; la sous-traitance par ci, la création par-là de sociétés de façade dont les véritables commanditaires sont les élites dirigeantes ou les réseaux qui gravitent autour.

C’est l’âge d’or du capitalisme de connivence où la richesse est davantage liée à la proximité des centres du pouvoir.

A partir des années quatre-vingt, le mode de gestion politico-économique qui privilégiait jusque-là l’exaltation des dépenses publiques, soutenue par des déficits budgétaires récurrents, entretenait et alimentait la patrimonialisation du pouvoir, évinçait le secteur privé, commence à s'essouffler, avant d’être balayé par une déferlante néolibérale inspirée de doctrines alors en vogue aux États-Unis.

Revenant sur cette période dans un article publié sur CRIDEM sous le titre « Enjeux des défaillances bancaires (2) » , je faisais observer que cette vague néolibérale était remise « au goût du jour par le Consensus de Washington dont la Banque Mondiale allait devenir le puissant relai… ».

Au vu de ce courant porté à la fois par les démocrates et les républicains, le rôle de l'État doit se limiter à la création des conditions nécessaires au fonctionnement autonome du marché, se cantonner à la mise en place d'un cadre institutionnel et réglementaire garantissant le jeu de la concurrence et l’initiative privée.

La Banque mondiale et le F.M.I. seront les principaux propagateurs de cette nouvelle doctrine qui allait inaugurer l’une des séquences les plus sombres de toute l’histoire économique contemporaine des pays rentiers.

Sous l’effet du Consensus de Washington, les pays rentiers seront pris dans la spirale de l’endettement international.

Jusque-là, la dette qui s’alimentait à la seule source de déficits budgétaires récurrents va s’aggraver, débouchant sur une dépendance durable vis-à-vis cette fois-ci, de financements extérieurs, ce qui va amener les pays rentiers à prêter le flanc aux réformes exigées par les institutions financières.

Ces pays vont se trouver de la sorte, contraints de mettre en place des politiques d’austérité : coupes budgétaires abyssales accompagnées de licenciements massifs, privatisation de la santé, de l’éducation, suppression des subventions, renonciation des Etats à toute forme de dirigisme économique accompagné par un démantèlement systématique des sociétés d’Etat dont les patrimoines seront bradés au profit d’une nouvelle classe d’hommes d’affaires qui va surgir à l’occasion, mais toujours secrétée par les arcanes du pouvoir.

Ni la Banque mondiale, ni le F.M.I., ni les institutions voisines ne verront une hérésie dans l’émergence de ces nouveaux hommes d’affaires qui gravitent autour de l’élite politique. Ces institutions finiront d’ailleurs par s’en accommoder, participant de la sorte à l’émergence d’un secteur privé rentier qui se crée et se développe selon le même mode opératoire que celui vécu au lendemain des indépendances.

Souvent, on voit s’installer une véritable tension, vécue en sourdine, entre souverainistes et adeptes des politiques d’ajustement structurel.

Cette tension prendra dans certains pays rentiers des allures de confrontations claniques entre les différentes ailes des élites dirigeantes , débouchant sur toutes sortes de crises politiques et sociales : putschs en série, conflits armées, crises identitaires, partitions, rebellions……etc.

L'ancien président du Sénégal, Léopold Sedar Senghor, rattachait les dysfonctionnements économiques, politiques et sociaux dus aux programmes d’ajustement à la « détérioration des termes de l’échange », renvoyant de la sorte à l’évolution structurellement défavorable des variations des prix à l’exportation, rapportées à celles des prix à l’importation.

Ce déficit permanant des balances commerciales des pays emprunteurs les mettait en situation de ne jamais pouvoir rembourser la dette, qui allait s’amplifier d’année en année.

Certains de ces Etats finiront, sous le poids de l’insoutenabilité de leur endettement, par succomber à la tentation des artifices comptables, pour induire en erreur les créanciers institutionnels sur l’ampleur réelle de leurs obligations.

Aujourd'hui, la Banque mondiale et le F.M.I. paraissent vouloir ériger le secteur privé en acteur privilégié de la croissance.

Tel est, en tout cas, l'enseignement que l'on peut tirer de leur assemblée annuelle tenue du 12 au 18 octobre 2026 en Thaïlande.

Le Premier ministre sénégalais s'est fait l'écho de cette nouvelle doctrine dans sa déclaration de politique générale devant l'Assemblée Nationale, en martelant : « c'est le secteur privé qui fait la croissance ».

Le problème est désormais de savoir le secteur privé auquel renvoie le narratif de la Banque Mondiale et du F.M.I.

Est-ce le privé rentier, tributaire des faveurs du pouvoir dans un système où la croissance coexiste avec le chômage, l’inflation, l’ignorance et la maladie, ou le privé productif et indépendant, évoluant dans un système où la croissance se traduit par l’emploi, la richesse, l’amélioration de l’éducation et de la santé ?

*Avocat à la Cour.

*Ancien membre du Conseil de l’Ordre des avocats.





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