14-10-2026 14:20 - La Banque mondiale ment-elle à la Mauritanie ? Croissance… et sous-développement. Pr ELY Mustapha
Pr ELY Mustapha -- La Banque mondiale annonce 4,6% de croissance en 2026, alors que les prix flambent, que la pauvreté progresse et que la richesse extractive crée peu d’emplois Un chiffre présenté, médiatiquement et au-delà, comme la preuve d’une prospérité nationale mais qui raconte une histoire profondément incomplète.
Une croissance de 4,6% en Mauritanie en 2026. À première vue, la nouvelle semble excellente : l’économie avance, le gaz commence à rapporter, l’or soutient les exportations et le pays produira davantage qu’en 2025.
Pourtant, dans les marchés, les boutiques et les foyers, une autre réalité domine : l’alimentation, l’énergie et le transport coûtent plus cher ; les revenus ne suivent pas toujours ; l’emploi manque ; la pauvreté devrait augmenter. Le Fonds monétaire international prévoit d’ailleurs une croissance plus faible, de 4,4%, accompagnée d’une inflation annuelle moyenne de 8%.
Dès lors, une question s’impose : la Banque mondiale ment-elle à la Mauritanie ?
La réponse exige de distinguer trois choses : le mensonge, l’erreur et la présentation trompeuse. Mentir, c’est affirmer volontairement ce que l’on sait faux. Rien ne permet d’établir que la Banque mondiale aurait inventé consciemment le taux de 4,6%. Ce taux résulte d’un modèle économique, de données disponibles et d’hypothèses sur le gaz, l’or, l’agriculture, les services et l’environnement international.
Mais un chiffre peut être techniquement défendable et politiquement trompeur lorsqu’il est isolé de tout ce qui en limite la signification. La Banque mondiale ne ment peut-être pas sur le PIB ; elle induit en erreur si les 4,6% sont présentés comme 4,6% de prospérité pour les Mauritaniens.
Première preuve : une prévision n’est pas un résultat
Les 4,6% ne sont pas une richesse déjà créée ni un résultat définitif. Il s’agit d’une prévision pour l’ensemble de l’année 2026. Une prévision économique ressemble à une prévision météorologique : elle repose sur les informations connues au moment du calcul et sur plusieurs hypothèses.
Si la production de gaz est inférieure aux attentes, si le prix de l’or baisse, si les importations augmentent ou si un conflit international renchérit l’énergie, le résultat final change.
La preuve de cette incertitude se trouve dans les chiffres des institutions elles-mêmes. La Banque mondiale annonce 4,6%, tandis que le FMI prévoit 4,4%. Cet écart ne démontre pas une manipulation ; il montre qu’aucune institution ne connaît encore exactement le taux annuel définitif. Les estimations ont d’ailleurs déjà été révisées.
Dans son scénario antérieur d’avril 2026, la Banque mondiale retenait 4,4% de croissance et 4,8% d’inflation. Quelques mois plus tard, elle a relevé la croissance à 4,6%, mais surtout l’inflation à 7,6%.
La première conclusion est donc claire : annoncer 4,6% comme une certitude constitue un abus de langage. Il faudrait parler d’un scénario central, préciser ses hypothèses et publier une marge d’incertitude.
Deuxième preuve : le PIB n’est pas le revenu des familles
Le taux de 4,6% concerne le PIB réel, ou produit intérieur brut corrigé de l’évolution générale des prix. Le PIB additionne la valeur de ce qui est produit sur le territoire : gaz, minerais, poisson, agriculture, bâtiments, transports, commerce, administration et services.
Le terme « réel » prête à confusion. Il ne signifie pas que la croissance est « réellement ressentie » par la population. Il signifie seulement que les économistes ont corrigé la production de l’effet des prix afin de mesurer son évolution en volume.
Ainsi, une cargaison supplémentaire de gaz augmente le PIB. Mais elle n’augmente pas automatiquement le salaire de l’enseignant, le revenu de l’éleveur ou les ventes du petit commerçant. Imaginons un village dans lequel une société étrangère exploite une mine très rentable.
La production du village bondit. Pourtant, si la mine emploie peu d’habitants, importe son matériel et transfère une part de ses bénéfices à l’étranger, la majorité de la population peut ne constater aucune amélioration. Ce n’est pas une hypothèse abstraite. Le rapport de la Banque mondiale sur la croissance et l’emploi estime que les industries extractives ne représentent qu’environ 1,2% des emplois, malgré leur poids considérable dans l’économie.
Le PIB répond donc à la question : « Combien le territoire a-t-il produit ? » Il ne répond pas à la question : « Combien les ménages mauritaniens ont-ils reçu ? »
Confondre croissance du PIB, croissance du revenu national et amélioration du niveau de vie constitue le premier grand trompe-l’œil.
Troisième preuve : 4,6% devient 2,1% par habitant
Pour évaluer ce que la croissance représente à l’échelle de la population, il faut considérer le PIB réel par habitant. Cet indicateur divise la production nationale par le nombre d’habitants. Or la Banque mondiale ne prévoit que 2,1% de croissance par habitant, moins de la moitié du chiffre affiché pour l’ensemble de l’économie.
La différence vient principalement de la croissance démographique. Lorsque le gâteau économique augmente, mais que le nombre de personnes appelées à le partager augmente également, la part moyenne progresse beaucoup moins vite.
Même ce taux de 2,1% reste une moyenne. Il ne dit rien de la manière dont les gains sont répartis. Si une petite minorité reçoit la majorité du revenu supplémentaire, la moyenne augmente sans que la plupart des citoyens ne voient leur situation changer.
Prenons dix personnes. Neuf ne gagnent rien de plus, tandis que la dixième reçoit un million d’ouguiyas supplémentaires. Le revenu moyen augmente fortement, mais neuf personnes sur dix n’ont bénéficié d’aucun progrès.
La deuxième conclusion s’impose : les 4,6% grossissent la perception de l’amélioration économique en ignorant à la fois l’augmentation de la population et les inégalités de répartition.
Quatrième preuve : le moteur n’est pas l’économie quotidienne
Derrière le taux global se cache une croissance extrêmement déséquilibrée.
Pour 2026, la Banque mondiale prévoit une progression de 13,7% de l’industrie, soutenue par les activités extractives. L’agriculture ne progresserait que de 2,4% et les services de seulement 0,7%.
Ce contraste est essentiel. La croissance ne vient pas principalement d’une forte expansion de l’agriculture, des petites entreprises, du commerce ou des services qui font vivre une grande partie de la population. Elle provient surtout d’activités minières et gazières très productives, mais peu intensives en main-d’œuvre.
Une activité est dite intensive en capital lorsqu’elle utilise beaucoup de machines, d’équipements et d’investissements pour relativement peu de travailleurs. Le gaz et les mines peuvent ainsi créer une valeur immense sans fournir assez d’emplois à une population jeune.
Au premier trimestre 2026, la croissance sur un an aurait atteint 9%, mais le gaz aurait représenté à lui seul environ 3,1 points de cette hausse. Hors activités gazières, le rythme aurait été proche de 6%.Cette donnée trimestrielle ne permet pas de calculer le résultat annuel. Elle montre cependant à quel point la nouvelle production gazière peut faire varier le PIB sans transformer immédiatement l’ensemble de l’économie.
La troisième conclusion est donc la suivante : les 4,6% décrivent davantage un rebond extractif qu’un essor généralisé de l’économie mauritanienne.
Cinquième preuve : les prix "mangent" les revenus
Le FMI prévoit une inflation annuelle moyenne de 8% en 2026 ; la Banque mondiale retient 7,6%. L’inflation est l’augmentation générale du niveau des prix. Si un panier de produits coûte 1 000 ouguiyas et que les prix augmentent de 8%, il coûte ensuite en moyenne 1 080 ouguiyas. Lorsque le revenu du ménage augmente moins vite, son pouvoir d’achat diminue : il peut acheter moins avec son argent. Il serait incorrect de soustraire mécaniquement 8% d’inflation des 4,6% de croissance.
Le PIB réel est déjà corrigé des variations de prix au moyen d’un indice adapté à la production nationale. Mais l’indice des prix à la consommation mesure autre chose : le coût du panier acheté par les ménages.
Ces deux réalités peuvent donc coexister. Le volume de gaz exporté augmente et fait progresser le PIB réel ; dans le même temps, la nourriture, le carburant et le transport deviennent plus chers et réduisent le niveau de vie.
En juin 2026, la hausse des prix sur douze mois avait atteint environ 9,2%. La Banque centrale a ensuite relevé son taux directeur en juillet afin de combattre les pressions inflationnistes. Notons pour le lecteur que le taux directeur est le prix de référence de l’argent fixé par la banque centrale. Sa hausse peut ralentir l’inflation, mais elle tend aussi à rendre le crédit plus cher pour les entreprises et les ménages.
La quatrième conclusion est implacable : une croissance de 4,6% ne protège pas les citoyens lorsque les prix des biens essentiels augmentent beaucoup plus vite que leurs revenus.
Sixième preuve : la pauvreté augmente
Si les 4,6% représentaient une prospérité largement partagée, la pauvreté devrait normalement reculer. Or la Banque mondiale prévoit le contraire.
Au seuil de 4,20 dollars par jour (la Banque mondiale considérant comme pauvre toute personne dont le revenu ou la consommation quotidienne est inférieur à l’équivalent du pouvoir d’achat de 4,20 dollars de 2021 , et non nécessairement à 4,20 dollars convertis au taux de change courant seuil correspondant aux pays à revenu intermédiaire inférieur), le taux de pauvreté passerait de 23,6% en 2025 à 24,1% en 2026.
Cela représenterait environ 60 000 personnes supplémentaires vivant sous ce seuil. Le seuil de pauvreté est donc une limite statistique servant à estimer le nombre de personnes dont les ressources sont insuffisantes pour satisfaire correctement leurs besoins essentiels. Il ne décrit pas toutes les formes de privation, mais son évolution révèle si la croissance bénéficie aux catégories modestes. Cette hausse s’explique notamment par la faible croissance agricole et par le renchérissement de l’alimentation, de l’énergie et des transports.
Une économie peut donc afficher davantage de richesse et compter simultanément davantage de pauvres. Il n’y a pas de contradiction comptable : le supplément de richesse peut être concentré dans quelques activités, quelques entreprises ou quelques groupes sociaux.
Voilà la preuve sociale la plus forte : si le PIB augmente tandis que la pauvreté progresse, le taux de croissance ne peut pas être présenté comme un certificat de réussite nationale.
Septième preuve : tout le gaz ne revient pas à la Mauritanie
Le projet Grand Tortue Ahmeyim, ou GTA, est partagé avec le Sénégal. Sa première cargaison de gaz naturel liquéfié a été chargée en avril 2025. L’unité flottante possède une capacité nominale de 2,7 millions de tonnes par an pour l’ensemble du projet commun. Le gaz naturel liquéfié, ou GNL, est un gaz refroidi jusqu’à l’état liquide pour pouvoir être transporté par navire.
Il serait trompeur de présenter toute la capacité de GTA comme une production ou une recette appartenant exclusivement à la Mauritanie. Il faut distinguer la part du Sénégal, les droits des sociétés partenaires, les coûts d’investissement et d’exploitation, les remboursements, la fiscalité et les revenus effectivement encaissés par le Trésor mauritanien.
Il faut aussi distinguer le PIB du revenu national. Une partie de la valeur produite en Mauritanie peut revenir à des investisseurs étrangers sous la forme de dividendes, d’intérêts ou d’autres revenus. Le FMI a notamment relevé que l’augmentation des recettes d’exportation pouvait s’accompagner de sorties de revenus lorsque des entreprises étrangères rapatrient leurs bénéfices.
Le rapatriement des bénéfices signifie que les profits gagnés localement sont transférés vers le pays ou les comptes des propriétaires étrangers. Ces profits ont contribué au PIB mauritanien, mais ils ne restent pas nécessairement dans le circuit économique national. La cinquième conclusion en découle : le gaz peut gonfler le PIB sans accroître dans les mêmes proportions l’argent disponible pour financer le développement mauritanien.
Huitième preuve : la richesse est ponctionnée
Même lorsque des recettes entrent dans les caisses publiques, encore faut-il qu’elles servent effectivement la collectivité. La ponction des ressources publiques désigne tous les mécanismes par lesquels une richesse appartenant à l’État est indûment soustraite, gaspillée ou transférée au bénéfice d’intérêts particuliers : marché surfacturé, paiement d’une prestation fictive, exonération fiscale injustifiée, attribution privilégiée d’un terrain ou d’une licence, conflit d’intérêts ou utilisation détournée d’un fonds public.
Le diagnostic de gouvernance publié par le FMI en 2023 qualifie la corruption de problème sérieux pour la Mauritanie et identifie des vulnérabilités dans la mobilisation des recettes, les marchés publics, la gestion des ressources naturelles, le contrôle des actifs de l’État et la transparence budgétaire. Le même diagnostic rapporte que 89% des contrats d’infrastructure examinés dans des rapports antérieurs avaient été attribués directement, souvent selon des procédures opaques.
L’attribution directe n’est pas automatiquement un détournement. Elle peut être légalement prévue dans certaines circonstances. Mais lorsqu’elle devient la règle plutôt que l’exception, elle limite la concurrence, rend les prix moins vérifiables et augmente le risque de favoritisme et de surfacturation.
La Banque mondiale souligne également les effets des conflits d’intérêts et des liens entre certains groupes d’affaires puissants et des responsables politiques sur l’accès aux marchés publics et le contrôle de monopoles. Elle estime que la gouvernance du fonds chargé des revenus des hydrocarbures doit être renforcée.
Les rapports institutionnels permettent d’affirmer l’existence de vulnérabilités systémiques : opacité, contrôles insuffisants, conflits d’intérêts et risques de captation de la rente publique. La captation de la rente se produit lorsqu’un groupe utilise son influence économique ou politique pour s’approprier une part excessive de la richesse issue des ressources naturelles sans créer une valeur équivalente pour la collectivité.
La sixième conclusion est donc institutionnelle : une croissance fondée sur les ressources naturelles peut être élevée sur le papier et faible pour la population si la rente est mal négociée, mal contrôlée, gaspillée ou captée.
Neuvième preuve : des capitaux fuient
La croissance peut aussi être vidée d’une partie de son contenu par la fuite des capitaux, l’évasion fiscale et les flux financiers illicites. La fuite des capitaux désigne le transfert d’argent et d’actifs vers l’étranger. Tous ces transferts ne sont pas illégaux. Ils deviennent préoccupants lorsqu’ils servent à dissimuler des produits de la corruption, à échapper à l’impôt ou à soustraire des ressources qui auraient dû rester dans l’économie nationale.
L’évasion fiscale consiste à réduire l’impôt grâce à des montages ou à l’exploitation de failles juridiques. La fraude fiscale, elle, implique une violation de la loi : dissimulation de revenus, fausse déclaration ou facturation fictive.
Dans les industries extractives, l’argent peut notamment sortir par des prix artificiels entre sociétés appartenant à un même groupe, des coûts exagérés, des prêts intragroupes excessifs ou des exportations sous-évaluées (sur cette mécanique, son ampleur et ses conséquences sur la Mauritanie, voir mon livre « Flux financiers illicites et évasion de capitaux en Mauritanie », éd. Juristic, 2026) .
La falsification des factures commerciales consiste, par exemple, à déclarer une cargaison à un prix inférieur à sa valeur réelle, puis à conserver la différence sur un compte étranger. Les études consacrées aux flux financiers illicites en Afrique identifient cette pratique comme un canal important de sortie des capitaux et d’érosion des recettes fiscales.
La validation de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives a accordé à la Mauritanie un score « modéré » en 2024. Elle a reconnu les progrès accomplis, mais demandé davantage de transparence sur les bénéficiaires réels des entreprises extractives et sur les effets de la participation de l’État au projet GTA.
Les bénéficiaires effectifs sont les personnes qui possèdent ou contrôlent réellement une société, même lorsque celle-ci est enregistrée au nom d’intermédiaires. Leur identification permet de détecter les conflits d’intérêts et d’empêcher qu’une personne politiquement exposée profite secrètement d’un marché ou d’une licence.
Il n’existe pas, dans les sources examinées, d’estimation récente suffisamment robuste permettant d’affirmer combien la Mauritanie aurait exactement perdu en 2026 à cause de la fuite des capitaux ou de l’évasion fiscale.
Inventer un montant affaiblirait la démonstration. Mais l’absence de chiffre précis n’efface pas le risque. Chaque ouguiya soustraite au fisc ou transférée illégalement à l’étranger est une ouguiya qui ne finance ni l’école, ni la santé, ni l’eau, ni l’emploi.
Dixième preuve : la Banque mondiale se contredit elle-même
L’élément le plus révélateur est que la Banque mondiale fournit elle-même les arguments qui relativisent son taux de 4,6%. Elle annonce simultanément une croissance par habitant limitée à 2,1%, une industrie à 13,7%, des services presque stagnants à 0,7%, une inflation de 7,6% et une pauvreté en hausse.
Dans son rapport sur la croissance et l’emploi, elle reconnaît que le modèle extractif a peu créé d’emplois et que ses bénéfices n’ont pas suffisamment atteint la majorité de la population. Elle préconise de transformer les rentes minières et gazières en investissements dans le capital humain, les infrastructures et les secteurs non extractifs.
En juin 2025, elle recommandait déjà d’investir les recettes minières dans l’agriculture, les services et le numérique, tout en améliorant le ciblage et le montant des aides sociales. La Banque mondiale ne cache donc pas totalement les faiblesses du modèle.
Mais sa communication publique place souvent le taux de croissance au premier plan, tandis que les données les plus importantes pour la population apparaissent au second plan : pauvreté, emploi, pouvoir d’achat, répartition, sorties de revenus et gouvernance.
Ce choix de communication produit un effet politique. Le chiffre flatteur devient un slogan ; les réserves techniques deviennent des notes de bas de page.
En définitive : La Banque mondiale ment-elle à la Mauritanie ?
Au sens strict, l’accusation de mensonge n’est pas démontrée. Rien ne prouve, à mon avis, que l’institution sache que les 4,6% sont faux et les publie délibérément. Il s’agit d’une prévision plausible mais incertaine, construite à partir d’hypothèses qui pourront être confirmées ou démenties. Au sens économique et social, cependant, le chiffre devient trompeur dès qu’il est présenté comme la preuve que les Mauritaniens s’enrichissent.
La démonstration repose sur dix constats :
1. Les 4,6% sont une prévision, non un résultat définitif.
2. Le FMI ne prévoit que 4,4%, ce qui confirme l’incertitude.
3. Le PIB réel ne mesure ni le revenu des ménages ni leur pouvoir d’achat.
4. La croissance par habitant n’est que de 2,1%.
5. L’essentiel de l’accélération vient de l’extractif, qui emploie peu.
6. Les services ne progresseraient que de 0,7%.
7. L’inflation serait proche de 8%.
8. La pauvreté augmenterait malgré la croissance.
9. Une partie des revenus peut quitter le pays ou être captée avant de profiter à la population.
La Banque mondiale reconnaît elle-même que le modèle extractif ne produit pas assez d’emplois ni de développement inclusif.
Le problème n’est donc pas principalement l’arithmétique des 4,6%. Le problème est le récit construit autour de ce chiffre.
Dire « le PIB réel pourrait augmenter de 4,6%, principalement grâce au gaz et à l’or » est une information économique.
Dire ou laisser entendre « la Mauritanie prospère de 4,6% » est une déformation.
Voici les comptes à exiger :
Pour juger la croissance réelle de la Mauritanie, le citoyen doit pouvoir connaître autre chose que le taux du PIB :
• le revenu réel médian des ménages ;
• les salaires corrigés de l’inflation ;
• le nombre d’emplois durables effectivement créés ;
• la croissance de l’agriculture, de la pêche, des services et des entreprises locales ;
• les recettes gazières et minières encaissées projet par projet ;
• les coûts, exonérations fiscales et bénéfices transférés à l’étranger ;
• les contrats extractifs et l’identité des bénéficiaires effectifs ;
• les marchés publics attribués sans concurrence ;
• les rapports de la Cour des comptes et les suites administratives ou judiciaires ; • l’utilisation de chaque ouguiya issue du gaz, de l’or et du fer.
La vraie chaîne de contrôle est simple : combien la Mauritanie produit-elle ? Combien vend-elle ? Combien lui revient-il ? Combien entre au Trésor ? Combien est dépensé utilement ? Combien disparaît dans les privilèges, la mauvaise gestion, la corruption, l’évasion fiscale ou la fuite des capitaux ? Tant que ces réponses ne seront pas publiques, vérifiables et accessibles, les citoyens auront raison de se méfier des grands taux annoncés.
La Banque mondiale ne ment peut-être pas sur la croissance comptable. Mais une croissance qui augmente la production sans réduire la pauvreté, qui gonfle grâce au gaz sans créer assez d’emplois, et dont les revenus peuvent être captés ou transférés hors du pays n’est pas encore le développement. Le gaz peut faire croître le PIB. Seules la transparence, la justice fiscale, la lutte contre la corruption, la diversification et la redistribution peuvent faire croître la Mauritanie.
Pas une « croissance »…du sous-développement…Pas une croissance annoncée, qui, malgré la bonne foi restant à prouver des institutions de Bretton Woods, ne fait que conforter nos gouvernements dans leur gestion catastrophique des ressources nationales. Les confortant dans une légitimité qui, curieusement, montre comment l’économie, incomprise par les masses populaires, peut servir les régimes.
Et justifier les prêts faramineux que ces institutions financières internationales leur consentent au mépris des générations futures… héritières appauvries par la turpitude des gouvernants.
Et si la Banque mondiale se devait d’annoncer une croissance économique d’un pays quelconque, elle devrait la mettre en facteur d’une variable déterminante qu’elle a elle-même inventée et promue : « la bonne gouvernance » . Mais il est à craindre qu’appliquée à notre pays, elle soit tout aussi absorbante de toute croissance qu’un zéro dans une multiplication.
Pr ELY Mustapha
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