14-10-2026 12:33 - Entretien avec M. Lemrabott Elghassem, chef de la Coordination de la Riposte Nationale du VIH au SENLS

Entretien avec M. Lemrabott Elghassem, chef de la Coordination de la Riposte Nationale du VIH au SENLS

Le Calame -- "La stigmatisation constitue toujours un obstacle majeur à la prévention et à la prise en charge du VIH", rappelle dans cet entretien, Lemrabott Elghassem, chef de la Coordination de la Riposte Nationale du VIH au Secrétariat Exécutif National de Lutte contre le Sida (SENLS).

Le Calame : Quelle est aujourd’hui, la stratégie nationale de lutte contre le VIH/Sida en Mauritanie, et quelles sont ses principales priorités pour les prochaines années ?


Lemrabott Ghassem : Le VIH/Sida constitue un problème de santé publique dans plusieurs pays, notamment en Afrique, y compris en Mauritanie. Le virus touche plus de 40 millions de personnes à travers le monde, avec des conséquences sanitaires, économiques et sociales importantes. D’où la nécessité d’une réponse multisectorielle et d’une bonne coordination des interventions.

Cette approche mondiale s’est concrétisée à travers le principe des « Three Ones » de l’ONUSIDA, c’est-à-dire : une seule instance de coordination, un seul document de référence — le Plan stratégique national (PSN) — et un seul système de suivi-évaluation. La conception de la réponse au VIH en Mauritanie est fondée sur la connaissance de la maladie, les spécificités culturelles du pays et la réalité des structures chargées de sa mise en œuvre.

Cette réponse est concertée. Les différents plans stratégiques nationaux sont élaborés selon une approche inclusive et participative, à travers un long processus impliquant l’ensemble des parties prenantes.

Le PSN actuellement en vigueur, couvrant la période 2022-2027, vise quatre résultats d’impact essentiels : réduire de 50 % les nouvelles infections parmi les populations à haut risque ; réduire de 50 % la mortalité liée au VIH dans le pays ; renforcer la lutte contre la stigmatisation à l’égard des personnes vivant avec le VIH (PVVIH) ; renforcer la coordination et le leadership dans la riposte nationale. De ces quatre résultats d’impact découlent seize résultats d’effets.

Notre épidémie est de type concentré, c’est-à-dire que la prévalence reste faible dans la population générale, mais elle est plus élevée et dynamique au sein de certaines populations-clés, notamment les hommes ayant des rapports sexuels avec des HSH, les professionnelles du sexe (PS) et les détenus.

Ce contexte nécessite des approches innovantes et des stratégies différenciées permettant de cibler des groupes criminalisés et, par conséquent, souvent cachés. Pour répondre à cette situation délicate, le pays a mis en place un ensemble de stratégies couvrant tous les domaines de la lutte contre le VIH, depuis la connaissance du statut sérologique jusqu’au suivi biologique des PVVIH.

Ces stratégies se présentent comme suit : pour la prévention, nous avons adopté une démarche combinée. Cette approche permet d’associer plusieurs méthodes de prévention en fonction des besoins et de la situation de chaque personne.

Pour la connaissance du statut sérologique, nous avons choisi une stratégie de dépistage différencié. Elle consiste à proposer celui-ci aux différents groupes de population, en adaptant les modalités de recherche aux besoins de chaque individu. Pour les populations à haut risque, nous avons également initié la prophylaxie pré-exposition (PrEP).

La prise en charge (PEC) des PVVIH constitue l’une des pierres angulaires de la lutte contre le VIH. Les Unités de PEC (UPEC) sont présentes dans tous les centres hospitaliers régionaux (CHR), en plus du centre de référence (CTA) de Nouakchott, d’une UPEC à M’Berra et d’une UPEC communautaire gérée par une ONG nationale.

Une autre stratégie, et non des moindres, est celle du guichet unique. Pour faciliter la prise en charge de la co-infection tuberculose/VIH, en collaboration avec le Programme national de lutte contre la tuberculose et la lèpre, les patients diagnostiqués pour l’une des deux infections dans une structure sont systématiquement dépistés pour l’autre infection et, le cas échéant, pris en charge dans la même structure. Cette approche est primordiale pour améliorer l’efficacité du traitement des deux infections.

Pour les prochaines années, les priorités restent notamment le ciblage des populations à haut risque, l’extension de la PrEP afin d’assurer une couverture plus large, le renforcement du suivi au niveau des UPEC pour améliorer la rétention et l’observance des PVVIH, ainsi que l’élargissement de la dispensation des antirétroviraux (ARV) afin de couvrir toutes les moughataa du pays.

Il s’agira également de renforcer l’élimination de la transmission du VIH de la mère à l’enfant, de promouvoir le dépistage sous toutes ses formes afin de permettre à chacun de connaître son statut sérologique et de renforcer la multisectorialité et la coordination de la riposte nationale.

- Quels sont les moyens humains, financiers et matériels mobilisés pour assurer la prévention, le dépistage, la prise en charge et le suivi des personnes vivant avec le VIH ?

- Deux principales sources de financement existent : le financement de l’État mauritanien et la subvention du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (Fonds mondial). Ces financements sont destinés à un ensemble d’activités bien définies et programmées par trimestre. Les financements domestiques couvrent environ 20 % des ressources disponibles.

Le Programme national de lutte contre le sida (PNLS) bénéficie d’un financement du Fonds mondial à hauteur de quatre millions de dollars. Le CTA et les CHR abritant les UPEC sont équipés du matériel nécessaire au bon déroulement de leurs activités. Cependant, ce matériel reste parfois insuffisamment utilisé.

En ce qui concerne le dépistage, en dehors du dépistage réalisé dans le cadre de la prévention de la transmission du VIH de la mère à l’enfant (PTME) et du dépistage à visée diagnostic réalisé au niveau des structures hospitalières, il est également assuré par des ONG dans le cadre de contrats de prestation de services.

- Quel est actuellement le taux de prévalence du VIH en Mauritanie, quelles sont les tendances récentes de l’épidémie et quelles catégories de population sont les plus exposées ?

- Les groupes les plus touchés sont les populations-clés, notamment les HSH, les professionnelles du sexe et les détenus. En deuxième position viennent les groupes-passerelles, notamment les routiers, les miniers, les pêcheurs, ainsi que les réfugiés et les migrants. La prévalence du VIH dans la population générale est actuellement estimée à 0,13 %. Elle était estimée à 0,9 % en 2004 et à 0,48 % en 2016.

Chez les HSH, elle était de 0,44 % en 2016, de 0,23 % en 2019 et de 19,67 % en 2025. Chez les professionnelles du sexe, elle était de 23,3 % en 2019 et de 9,15 % en 2025. Chez les détenus, elle est estimée à 1,7 %. Pour les autres groupes, les chiffres disponibles sont les suivants : routiers : 1,9 % ; miniers : 0,6 % ; réfugiés/migrants : 0,5 % ; orpailleurs : 0,8 % ; femmes enceintes : 0,09 %.

- Le dépistage reste un enjeu majeur : comment rapprocher davantage les services de dépistage des populations et encourager les personnes à connaître leur statut sérologique ?

Cette question a déjà été abordée dans la première réponse. On peut toutefois préciser ici les stratégies mises en œuvre pour atteindre les différentes cibles. Pour les populations-clés, notamment les HSH et les professionnelles du sexe, il s’agit d’un défi majeur. Ces groupes sont souvent cachés et criminalisés au sein de la société, ce qui rend difficile leur accès au dépistage et aux soins.

Depuis plusieurs années, nous formons et accompagnons des ONG afin de leur permettre de mieux cibler ces populations. Ce travail a finalement abouti à l’établissement d’un partenariat permanent avec deux ONG. Nous prévoyons d’étendre progressivement cette collaboration à l’ensemble des chefs-lieux de wilaya du pays.

Pour les groupes-passerelles, plusieurs départements ministériels disposent d’unités de lutte contre le sida. En collaboration avec ces unités et d’autres organismes, notamment les fédérations professionnelles, nous organisons des campagnes de sensibilisation suivies d’activités de dépistage.

Comme d’autres pays, la Mauritanie a également adopté une stratégie de dépistage communautaire, permettant aux ONG de procéder à la première phase du diagnostic du VIH. Conformément à cette stratégie, lorsqu’un premier test est positif, la personne est accompagnée vers la structure de prise en charge du VIH la plus proche, afin d’effectuer les tests de confirmation et de bénéficier d’une prise en charge globale.

- La stigmatisation et la discrimination constituent-elles encore un obstacle à la prévention et à la prise en charge des personnes vivant avec le VIH, et quelles actions sont menées pour faire évoluer les perceptions et favoriser leur intégration ?

- La stigmatisation constitue toujours un obstacle majeur à la prévention et à la prise en charge du VIH. En réalité, les PVVIH sont confrontés à une double stigmatisation : d’une part, de la part de la société et, d’autre part, de la part de certains prestataires de services. Cette situation contribue notamment à expliquer le fait que nous enregistrons un taux moyen de rétention de 55 %.

La loi n° 2007/042, promulguée en 2007, vise à lutter contre ce phénomène. Dans ce cadre, un ensemble de formations a été organisé au profit des prestataires de services.

Des campagnes de sensibilisation ont également été menées afin de contribuer à surmonter cet obstacle. Par ailleurs, des séances de formation et de sensibilisation ont été organisées au profit des PVVIH, afin de leur permettre de mieux connaître leurs droits et de renforcer leur estime de soi.

Propos recueillis par Dalay Lam



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