30-09-2026 17:16 - Le jour où Keynes (re) vint en Mauritanie…en 2026. Pr ELY Mustapha

Le jour où Keynes (re) vint en Mauritanie…en 2026. Pr ELY Mustapha

Pr ELY Mustapha -- Keynes vint deux fois en Mauritanie, une première fois, en 2007 (voir l’article sur mon blog : https://haut-et-fort.blogspot.com/2007/08/le-jour-ou-keynes-vint-en-mauritanie_20.html ) et aujourd’hui en 2026, je publie, ici, le deuxième entretien à quasiment 20 ans d’intervalle. 

Rappelons que lorsqu’un lundi 20 août 2007, John Maynard Keynes débarqua en Mauritanie, la première impression qu'il eut, et qu'il consigna dans ses mémoires, fut la richesse du pays en ressources naturelles… et la pauvreté des gens en ressources élémentaires.

De l'eau, de l'électricité, de quoi manger : voilà ce qui manquait à un peuple assis sur le fer, l'or, le poisson et bientôt le gaz. Ce paradoxe devint pour lui un élément fondamental de réflexion, et il passa de longs mois sous une khaïma, en méditation, pour le théoriser.

Il s'appliqua notamment à comprendre le rôle que les pouvoirs publics avaient joué dans cette misère. Lui, le fervent défenseur de l'interventionnisme économique de l'État, voyait sa philosophie de l'État bienfaiteur contredite par un État qui intervient partout et ne guérit rien. Avant de lui donner la parole en 2026, deux notions, pour que le lecteur non-initié ne se perde pas en route.

La relance budgétaire est la politique par laquelle l'État augmente ses dépenses (investissements, commandes publiques, transferts aux ménages) ou réduit les impôts, quitte à accepter un déficit, pour soutenir une demande trop faible et remettre l'économie en mouvement.

C'est l'idée qui a rendu Keynes célèbre : quand les ménages et les entreprises n'achètent plus, l'État doit acheter à leur place. Le multiplicateur keynésien est le mécanisme par lequel une dépense publique initiale produit un surcroît de revenu national plus grand qu'elle-même.

L'État paie un entrepreneur ; l'entrepreneur paie ses ouvriers ; les ouvriers dépensent une partie de leur salaire chez le boutiquier ; le boutiquier dépense à son tour une partie de ce qu'il a gagné ; et ainsi de suite. Chaque ouguiya dépensée par l'État fait plusieurs tours dans l'économie avant de s'épuiser.

Plus la part de chaque revenu nouveau qui est dépensée dans le pays est grande, plus le multiplicateur est fort. Retenez bien ces deux mots en italique : dans le pays. Toute l'histoire qui suit tient en eux.

Second entretien : Keynes revient, en 2026

Je ne pensais pas le revoir. Et pourtant, un soir de 2026, par une chaleur à fendre les pierres, je le retrouvai au même endroit. La baraque branlante avait été remplacée par une autre, tout aussi branlante. Les jeunes gens désœuvrés étaient d'autres jeunes gens, tout aussi désœuvrés. Keynes, lui, n'avait pas changé : même turban, même regard, un épais dossier sous le bras.

Q. : Monsieur Keynes ! Vous revenez ?

Keynes : On m'a dit que votre pays avait enfin suivi mes conseils. On m'a parlé d'un plan de relance. En bon keynésien, je suis venu voir le multiplicateur à l'œuvre.

Q. : Ah, le plan de relance… C'était en 2020, au sortir de la pandémie. Un « programme prioritaire élargi » de 24,2 milliards de nouvelles ouguiyas, soit plus de 240 milliards d'anciennes, étalé sur trente mois, de 2020 à 2022. On l'a présenté comme représentant 8,5 % du PIB. Objectif affiché : 52 000 emplois.

Keynes, les yeux brillants : 8,5 % du PIB ! Voilà une relance digne de ce nom. Avec un multiplicateur même modeste, cela aurait dû transformer le pays. Qu'a-t-on construit ?

Q. : Le projet le plus visible, ce sont des échangeurs routiers à Nouakchott. Une dizaine.

Keynes : Des échangeurs… Et les voitures qui passent dessus ?

Q. : Pour une bonne part, des épaves que personne n'a retirées de la circulation. On a construit les rampes avant d'assainir le parc automobile et de contrôler les permis.

Keynes
, soupirant : Toujours le « matériel » avant le « logiciel ». Et les 52 000 emplois ?

Q. : Neuf mois après l'annonce, on n'en voyait pas les résultats. Aujourd'hui, le chômage atteint 13,12 % à la fin de 2025, contre 12,29 % un an plus tôt. Chez les jeunes, 22,17 %. Chez les femmes, 21,29 %.

Et à peine 42 % des personnes en âge de travailler participent au marché du travail.

Keynes
: Donc le chômage a augmenté après la relance. Et la pauvreté ?

Q. : La pauvreté monétaire est passée de 31,8 % de la population en 2019 à 34,3 % en 2023. Elle a augmenté précisément pendant les années de la relance.

Keynes, ouvrant son dossier : Voilà qui confirme ma déperdition, et même au-delà. Mais je voudrais comprendre une chose. Qui devait exécuter ce plan ?

Q. : L'administration, bien sûr.

Keynes : Et que vaut-elle, votre administration ?

Q. : On a pu calculer, à l'époque, que l'administration contribuait pour moins de 7 % au PIB tout en absorbant plus de 54 % des dépenses budgétaires. En 2020, son budget de fonctionnement, hors service de la dette, représentait 33,11 milliards d'ouguiyas sur 60,99 milliards de dépenses : 33,11 ÷ 60,99 = 54,3 %.

Keynes : Autrement dit, vous avez confié une relance à une machine qui consomme plus de la moitié du carburant pour produire moins d'un quatorzième de la route. Le montant d'un investissement importe moins que ceux qui le mettent en œuvre. C'est une loi que j'aurais dû écrire en tête de ma Théorie générale.

a) Le budget qu'on vote et celui qu'on exécute

Keynes : Laissons la relance de 2020. Parlez-moi de l'ordinaire. L'État vote chaque année un budget ; l'exécute-t-il ?

Q. : C'est tout le problème. Prenez l'année 2025. À la fin du mois d'août, le secteur de l'énergie n'avait exécuté que 33,91 % de ses crédits, sur 6,92 milliards d'ouguiyas votés pour le ministère. L'hydraulique et l'assainissement, 45,61 %, sur 4,82 milliards. Pendant ce temps, la ligne des « dépenses communes » était exécutée à 90,67 %. L'Assemblée nationale à 75,32 %. La Haute Cour de justice à près de 82 %.

Keynes, relisant : Attendez. Votre peuple manque d'eau et d'électricité ; ce sont les deux dépenses qui ont le plus fort effet d'entraînement sur l'économie, car un atelier sans courant ne produit rien et un ménage sans eau ne fait rien d'autre que chercher de l'eau. Et ce sont précisément celles-là que vous n'exécutez qu'au tiers ou à moins de la moitié, tandis que les dépenses de fonctionnement les plus discrétionnaires sont exécutées à plus de 90 % ?

Q. : C'est exactement cela.

Keynes : Ce n'est pas une politique budgétaire, c'est une politique budgétaire à l'envers. Une relance consiste à dépenser là où chaque ouguiya en fait naître d'autres. Vous faites le contraire : vous dépensez là où chaque ouguiya s'arrête, et vous épargnez là où elle aurait circulé. Les pénuries dont vous souffrez ne viennent pas d'un manque de ressources : elles viennent de crédits votés et non consommés.

Q. : Et l'été 2026 nous en a donné une illustration cruelle : deux postes de transformation de Nouakchott ont brûlé, et six communes de la capitale ont été plongées dans le noir pendant plusieurs jours de canicule.

Keynes : Je n'ai pas besoin qu'on m'explique le reste.

b) Quand l'argent manque : qui paie ?

Keynes : Et quand les recettes rentrent mal ? Car j'imagine qu'elles rentrent mal.

Q. : En 2025, le Trésor attendait 110,1 milliards d'ouguiyas de recettes. Il en a encaissé 91,9. Il manquait 18,2 milliards, soit 16,5 % de ce qu'il avait prévu.

Keynes : Un keynésien vous dirait : dans ce cas, on maintient la dépense productive et l'on accepte un déficit temporaire. Qu'avez-vous fait ?

Q. : Les dépenses dites prioritaires (le développement rural, les communes, les comptes des collectivités) ont été amputées de 20,8 %, soit 14,9 milliards d'ouguiyas. À elles seules, elles ont absorbé plus des trois quarts du manque. Dans le même temps, le service de la dette a été payé 21,7 % au-dessus de ce qui était prévu, et l'on a émis 77,3 milliards de bons du Trésor au lieu des 54,2 prévus : 42,6 % de plus.

Keynes, posant son dossier : Laissez-moi reformuler, pour être sûr d'avoir compris. Face au manque, vous avez coupé ce qui nourrit les campagnes et les communes, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus élevé, parce qu'elle est dépensée sur place, en mil, en maçons, en puits. Et vous avez surpayé les créanciers, c'est-à-dire la dépense qui a le multiplicateur le plus faible, puisqu'elle quitte le circuit ou dort dans les bilans bancaires. Puis vous avez emprunté davantage à court terme pour rembourser ce qui arrivait à échéance.

Q. : C'est cela.

Keynes : C'est l'austérité pour les pauvres et la générosité pour les prêteurs. Je n'ai jamais rien écrit de tel. Même mes adversaires n'ont jamais rien écrit de tel.

c) Le gaz, enfin

Keynes : On m'a pourtant dit que vous aviez désormais du gaz. Avec le gaz, vous devriez pouvoir financer une vraie relance sans emprunter.

Q. : Le premier gaz naturel liquéfié du champ Grand Tortue Ahmeyim, que nous partageons avec le Sénégal, est sorti au début de 2025. La capacité est de 2,7 millions de tonnes par an. En 2025, 1,38 million de tonnes ont été exportées, soit à peine plus de la moitié de la capacité. Les exportations mauritaniennes de gaz ont été évaluées à environ 237 millions de dollars.

Keynes : 237 millions de dollars… Et combien de ces millions sont-ils entrés dans le budget ?

Q. : C'est une excellente question, que nos propres documents budgétaires ne tranchent pas : le même document de programmation budgétaire donne, pour les recettes gazières de 2025, tantôt 7,4 milliards d'ouguiyas, tantôt 1,73 milliard. Quatre fois plus dans le résumé que dans le détail.

Keynes : Un pays qui ne sait pas combien son gaz lui rapporte ne peut pas faire de politique budgétaire avec son gaz. Et le gaz lui-même : est-il transformé chez vous ? Crée-t-il des emplois chez vous ? Achète-t-il chez vous ses tuyaux, ses ingénieurs, ses navires ?

Q. : Pour l'essentiel, non.

Keynes : Alors c'est l'Aftout Essahli en plus grand. L'investissement est venu de l'étranger, les machines de l'étranger, les techniciens de l'étranger, et le produit repart à l'étranger. Le multiplicateur d'un gisement offshore, pour l'économie qui l'entoure, est à peu près celui d'un navire qui passe au large.

d) Le fonds qui prête aux riches

Keynes : Et ce que vous touchez, qu'en faites-vous ? Vous l'épargnez, j'espère, pour les générations futures ?

Q. : Il existe un Fonds national des revenus des hydrocarbures, alimenté depuis 2006. Il contient 214,5 millions de dollars. Il est officiellement « domicilié » à la Banque de France.

Keynes : Voilà une maison respectable.

Q. : Sauf que l'argent n'y est pas. En 2025, le fonds a perçu 14,7 millions de dollars d'intérêts. La Banque de France en a versé 1,7 %. Une banque koweïtienne en a versé 62,3 %. L'argent est placé en dépôts à terme, rémunérés entre 3,9 % et 4,9 %.

Keynes : Et pendant ce temps, à quel prix l'État mauritanien emprunte-t-il ?

Q. : La Banque centrale a fixé son taux directeur à 6 % en 2025, puis l'a relevé d'un demi-point en mai 2026. Et c'est sur ce marché intérieur, où l'argent coûte au moins cela, que le Trésor a émis 42,6 % de bons de plus que prévu.

Keynes éclata d'un rire qui fit fuir les chèvres.

Keynes : C'est magnifique. Vous prêtez à 3,9 % aux banques du Golfe et vous empruntez chez vous à plus de 6 %. Vous êtes le seul pays au monde qui finance les riches pour s'endetter auprès des siens. Et ces intérêts, que représentent-ils ?

Q. : Environ 584 millions d'ouguiyas. Rapportés aux 15 milliards retirés au développement rural et aux collectivités en 2025, cela fait 3,9 %. Et le fonds tout entier, 214,5 millions de dollars, ne couvre même pas les deux tiers d'une seule année de ces coupes.

Keynes : Donc votre épargne de vingt ans ne pèse pas une année de vos renoncements. Ce n'est pas un fonds pour les générations futures, c'est une tirelire qui rapporte moins que ce que coûte l'emprunt qu'elle aurait permis d'éviter.

e) Le budget confisqué, près de vingt ans après

Keynes : La dernière fois, je vous avais dit que votre budget était confisqué par les engagements de long terme. Où en est-on ?

Q. : Le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes budgétaires, davantage que la santé et l'éducation réunies. En 2026, les intérêts de la dette atteignent 5,08 milliards d'ouguiyas, en hausse de 27,6 % en un an. La loi de finances initiale de 2026 annonce un investissement en hausse de 15,9 %. Keynes : Un investissement en hausse, voilà une bonne nouvelle sur le papier. Mais vous m'avez montré que le papier ne s'exécute pas. En 2025, on a voté pour l'énergie et exécuté pour les dépenses communes ; on a promis au développement rural et payé aux créanciers. Qu'est-ce qui me garantit que 2026 sera différente ?

Q. : Rien.

Keynes : Alors ma réponse de la première fois tient toujours. Je vous ai parlé d'un multiplicateur à déperdition. En 2026, j'ajoute un chapitre à ma théorie : le multiplicateur inversé. C'est celui d'un État qui, en période de difficulté, coupe la dépense qui multiplie et protège celle qui divise. Chez vous, la relance budgétaire n'a pas échoué parce que ma théorie est fausse. Elle a échoué parce qu'on ne l'a jamais appliquée : on a dépensé, ce qui n'est pas la même chose.

Q. : Que faudrait-il faire, alors ?

Keynes : Ce que je vous disais déjà, et que vous n'avez pas fait. Exécuter d'abord les crédits de l'eau, de l'électricité, des écoles, des centres de santé et des campagnes, parce que ce sont eux qui font tourner votre économie à l'intérieur de vos frontières.

Acheter chez vous tout ce qui peut l'être. Exiger que le gaz, le fer, l'or et le poisson laissent de la valeur ajoutée sur votre sol et non seulement des redevances dans vos caisses. Placer l'épargne du fonds des hydrocarbures de manière à ce qu'elle rapporte au moins ce que coûte votre propre dette, ou l'utiliser pour éviter cette dette. Publier ce que l'on dépense, là où on le dépense. Et punir ceux qui percent le seau.

Q. : C'est-à-dire, encore et toujours…

Keynes : L'intégrité des hommes. Je vous l'avais dit. Vous m'aviez répondu qu'il aurait fallu commencer par là. Près de vingt ans ont passé, et vous n'avez toujours pas commencé.

Il referma son dossier, rajusta son turban et s'éloigna vers les baraques. Cette fois, il ne se retourna pas. Je crus l'entendre murmurer qu'à long terme nous serions tous morts, mais qu'ici, on ne se donnait même pas la peine d'attendre le long terme.

Et je restai là, devant les jeunes gens désœuvrés, à me demander combien de fois encore il faudrait que Keynes vienne en Mauritanie pour que nous comprenions enfin ce qu'il était venu nous dire. L'intégrité des hommes….

Pr ELY Mustapha



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