11-09-2026 17:59 - Du risque à l’engagement : pourquoi le Guidimakha peut devenir un territoire d’apprentissage pour la résilience / Par Almamy Soumaré
Le Guidimakha est en mouvement
Ce n’est pas un changement lointain. Les pluies deviennent plus irrégulières, les sécheresses plus tenaces, les fortes chaleurs plus éprouvantes et les inondations parfois plus soudaines. Les feux de brousse gagnent des espaces déjà fragilisés ; les terres s’érodent sous la pression croissante exercée sur l’eau, les pâturages et les sols.
En parallèle, de nouvelles infrastructures et des projets extractifs redessinent les usages du territoire, modifient les mobilités et peuvent accentuer les pressions sur les ressources.
Ces phénomènes ne s’additionnent pas simplement : ils peuvent se renforcer mutuellement. Lorsqu’une inondation survient sur des terres déjà fragilisées par la sécheresse, la chaleur ou la dégradation des sols, elle peut produire des effets plus importants sur les cultures, les infrastructures et les moyens de subsistance.
La question n’est donc plus seulement de savoir comment réagir lorsque le désastre frappe. Elle est aussi de savoir comment anticiper, mieux se préparer et construire des réponses adaptées.
C’est peut-être là l’un des véritables enjeux pour le Guidimakha : ne pas attendre que chaque nouvelle difficulté impose sa propre réponse, mais renforcer progressivement la capacité du territoire à comprendre ses priorités, à anticiper les changements et à agir.
Quand le risque dépasse les frontières de la Commune
Les Communes restent le premier lieu où les populations vivent concrètement les effets des risques. Mais l’eau, les sédiments, les feux, les ressources naturelles et les activités humaines ne s’arrêtent pas aux limites administratives. Comprendre un risque, c’est souvent devoir regarder au-delà du lieu où il se manifeste.
Cela ne fragilise pas le rôle de la Commune. Au contraire. C’est à l’échelle locale que les problèmes sont observés, que les priorités s’expriment et que les réponses doivent prendre corps. L’enjeu est de permettre à l’action locale de s’inscrire dans une compréhension plus large du territoire — sans attendre qu’une vision d’en haut vienne tout décider.
Des cadres mondiaux aux réalités du terrain
La réduction des risques de catastrophe dispose aujourd’hui d’un cadre international commun : le Cadre de Sendai pour la réduction des risques de catastrophe k2015-2030.
Mais un cadre mondial ne vaut que par sa traduction dans les pays et dans les territoires. Il peut contribuer à orienter les politiques et stratégies nationales, puis les démarches régionales et locales de préparation, de planification et de réduction des risques.
La Mauritanie s’inscrit aujourd’hui dans cette dynamique à travers sa Stratégie nationale pour la réduction des risques de catastrophes (SNRRC) 2025-2030, développée avec l’appui du PNUD et de l’UNDRR. Cette stratégie vise notamment à renforcer la résilience du pays, à mieux coordonner les efforts de prévention, de préparation, de réponse et de relèvement, ainsi qu’à mobiliser les partenariats et les ressources nécessaires à sa mise en oeuvre.
La question devient alors très concrète : comment faire en sorte que ces cadres ne restent pas au niveau des textes, mais puissent éclairer les réalités d’une région, d’une commune et d’une communauté ?
Ces dynamiques territoriales constituent aussi, à leur échelle, une contribution concrète aux Objectifs de développement durable et aux grands agendas internationaux : agir sur l’eau, les terres, l’agriculture, la résilience et les écosystèmes revient aussi à donner une traduction locale à ces engagements.
C’est précisément dans cet espace — entre les orientations générales et le vécu du terrain — que l’engagement des territoires devient essentiel.
Qu’est-ce qu’un engagement volontaire ?
Dans le cadre de Sendai, un engagement volontaire permet à des acteurs de rendre publique une initiative concrète contribuant à la réduction des risques et à la résilience, tout en partageant l’expérience et les enseignements qui peuvent en être tirés. Il ne s’agit ni d’une nouvelle administration, ni d’une obligation supplémentaire imposée aux collectivités.
C’est avant tout une manière de prendre un engagement, d’agir, d’apprendre et de partager. Et ces engagements peuvent être portés par des acteurs très différents : une Commune ou une autre collectivité, une organisation de la société civile, un groupement de femmes ou de jeunes, une entreprise, une institution, ou encore un acteur du territoire qui choisit de mobiliser plusieurs partenaires autour d’une initiative concrète.
Ce qui compte n’est donc pas seulement le statut de celui qui s’engage, mais la capacité à formuler une initiative, à mobiliser les acteurs concernés et à contribuer à la réduction des risques et à la résilience.
En 2026, le Guidimakha a ainsi vu enregistrer le « Community Mechanism for NbS and Eco-DRR in Guidimakha, Mauritania », pour la période 2026-2028. L’initiative s’intéresse notamment aux inondations, aux sécheresses, aux vagues de chaleur et aux feux de brousse, avec une approche fondée sur les communautés, les écosystèmes et les Solutions fondées sur la Nature.
Mais au-delà du nom du mécanisme, l’enjeu est surtout de savoir ce que cet engagement peut permettre au territoire d’apprendre et de construire progressivement.
Apprendre avant d’agir plus loin
Prendre un engagement ne signifie pas disposer immédiatement de toutes les réponses.
Cela peut commencer par des questions très simples :
● Où les risques apparaissent-ils ?
● Qui est exposé ?
● Quelles ressources et quelles pratiques existent déjà ?
● De quelles compétences ou données avons-nous besoin ?
Cette connaissance permet de mieux définir les priorités.
Les données et l’expertise technique ne sont d’ailleurs pas les seules sources de connaissance. L’expérience quotidienne du territoire, les pratiques locales et certains savoirs transmis au fil des générations peuvent eux aussi contribuer à comprendre les risques et à imaginer des réponses adaptées.
Certaines dimensions sont aussi moins visibles dans les indicateurs classiques : dégradation des paysages, perte de certaines pratiques ou de certains savoirs, atteinte à des éléments du patrimoine ou de la vie collective. Elles peuvent pourtant compter dans la manière dont un territoire vit les effets d’un changement ou d’une catastrophe.
Cette démarche permet aussi de sortir d’une logique dans laquelle une Commune attend nécessairement qu’un projet extérieur identifie le problème, propose la réponse et apporte les moyens.
Une collectivité peut commencer autrement : mieux connaître son propre territoire, formuler ses priorités et chercher ensuite les accompagnements qui correspondent à ses besoins.
C’est là que prennent place les communautés locales, les groupements de femmes, les organisations de jeunes, les services techniques, la société civile, les chercheurs et, lorsque cela est pertinent, les acteurs économiques.
Chacun détient une partie de la connaissance du territoire.
La résilience suppose donc aussi de pouvoir mettre ces connaissances en relation.
Les Communes ne doivent pas attendre que tout vienne de l’extérieur
L’État conserve un rôle essentiel. Il définit les politiques, coordonne l’action publique, mobilise des ressources et crée les conditions permettant aux territoires d’avancer. Mais il ne peut pas, à lui seul, porter la lutte contre le changement climatique et la réduction des risques dans chaque Commune.
Les collectivités locales sont donc des acteurs essentiels de cette dynamique. Elles sont proches des populations, connaissent leurs priorités et peuvent contribuer à transformer une préoccupation locale en action organisée.
C’est aussi l’esprit d’une approche « whole-of-government » et « whole-of-society » : les différents niveaux de l’action publique doivent pouvoir travailler ensemble, tandis que la résilience mobilise également les communautés, la société civile, les jeunes, les femmes, le secteur privé, les chercheurs et les partenaires.
L’objectif n’est pas que chacun fasse tout.
C’est que chacun puisse prendre sa part.
Des portes existent déjà
C’est peut-être l’une des réalités les moins connues au niveau local.
Lorsqu’une Commune décide de s’attaquer à un problème, elle n’est pas nécessairement seule. Il existe des réseaux, des standards, des outils, des partenaires techniques et des mécanismes d’accompagnement qui peuvent l’aider à avancer.
Encore faut-il savoir qu’ils existent et comprendre à quel moment ils peuvent être utiles. Une collectivité peut, par exemple, commencer par mieux connaître ses risques, approfondir son diagnostic, améliorer sa planification, puis préparer des projets susceptibles d’intéresser des partenaires.
Des démarches comme Making Cities Resilient 2030 (MCR2030) illustrent cette progression : Know Better, Plan Better, Implement Better.
De même, des standards internationaux comme le Standard mondial de l’UICN pour les Solutions fondées sur la Nature peuvent aider à structurer et à évaluer certains projets. D’autres réseaux ouvrent encore d’autres portes : BRIDGES autour des connaissances et de l’apprentissage entre territoires ; ARISE autour de la participation du secteur privé à la résilience.
Le Programme intégré de restauration des écosystèmes (ERIP), mené par Conservation International en partenariat avec le PNUD, met également à disposition des ressources, des outils et des possibilités de renforcement des capacités pour faire avancer les démarches de restauration.
Le principe est simple :
Le réseau ne remplace pas l’engagement de la Commune ; il peut l’aider à aller plus loin.
Du problème au projet
Prenons un exemple concret.
Une Commune constate que les inondations affectent régulièrement certains secteurs.
La première question n’est pas nécessairement :
« Où trouver l’argent ? »
Elle peut être :
Quel est le problème exact ?
Qui est concerné ?
Quelles en sont les causes ?
Quelles solutions sont possibles ?
Que pouvons-nous faire localement ?
De quel accompagnement avons-nous besoin ?
Cette progression peut sembler évidente, mais elle est déterminante.
Entre une difficulté vécue et un projet susceptible d’être soutenu, il existe souvent un parcours : connaître, diagnostiquer, prioriser, planifier, construire une proposition, identifier les partenaires, puis rechercher les ressources adaptées.
Le financement arrive rarement au tout début de cette chaîne.
Il devient plus accessible lorsque le besoin est clair, la priorité partagée et le projet suffisamment préparé.
Et si les solutions travaillaient avec la nature ?
Dans le Guidimakha, beaucoup de risques sont liés aux relations entre l’eau, les sols, la végétation, les zones humides et les usages du territoire.
Cela ouvre un espace de réflexion autour des Solutions fondées sur la Nature, ou NbS. Elles ne consistent pas simplement à planter des arbres.
Elles cherchent à répondre à des défis de société en travaillant avec les écosystèmes tout en tenant compte des populations qui en dépendent.
La prévention des feux, la lutte contre l’érosion, la restauration des terres ou la gestion de certaines dynamiques liées à l’eau peuvent ainsi être examinées autrement, en complément des autres moyens d’action.
L’intérêt est également de pouvoir s’appuyer sur des standards reconnus pour mieux structurer ces démarches.
Un territoire peut aussi apprendre pour les autres
Le Guidimakha ne doit pas nécessairement attendre d’avoir toutes les réponses avant de commencer à apprendre.
Une expérience locale peut être documentée.
Un diagnostic peut faire apparaître une nouvelle priorité.
Une démarche peut montrer ce qui fonctionne — ou ce qui doit être amélioré.
Et ces enseignements peuvent ensuite être utiles à d’autres Communes, aux services techniques, au MEDD, à l’État et aux partenaires.
C’est en cela que le Guidimakha peut progressivement devenir un territoire d’apprentissage et de démonstration.
Non pas une vitrine parfaite.
Non pas un modèle imposé aux autres.
Mais un espace où l’on peut expérimenter, documenter et partager.
À Arr, par exemple, une première étape de cette démarche avait déjà commencé avec un pré-diagnostic territorial réalisé en décembre 2025. Ce type d’expérience peut montrer comment une réflexion peut partir d’une réalité locale et progressivement être reliée à des cadres plus larges.
Une résilience qui se construit avec tous
La résilience territoriale n’est donc pas seulement une affaire de projets.
Elle dépend aussi de la capacité à créer des liens entre ceux qui connaissent le territoire, ceux qui décident, ceux qui disposent d’une expertise et ceux qui peuvent apporter des ressources.
Le principe de « ne laisser personne de côté » prend ici une dimension très concrète. Les communautés doivent pouvoir faire entendre ce qu’elles observent et ce qu’elles savent. Les femmes et les jeunes doivent pouvoir prendre part à la dynamique.
Les collectivités doivent pouvoir accéder aux connaissances et aux réseaux disponibles. Les acteurs économiques doivent pouvoir comprendre les risques auxquels leurs activités sont exposées.
Et les institutions doivent pouvoir apprendre de ce qui se passe réellement dans les territoires. Cela vaut aussi pour les dispositifs d’alerte : une information utile n’est réellement une protection que lorsqu’elle parvient aux personnes exposées, au bon moment et sous une forme qu’elles peuvent comprendre et utiliser.
C’est une manière de faire vivre, à l’échelle locale, l’idée d’une responsabilité partagée.
L’engagement ouvre les portes
Le Guidimakha possède déjà beaucoup de choses : des collectivités, des communautés, des connaissances locales, des expériences et des priorités.
Il ne s’agit pas de tout recommencer.
Il s’agit de mieux connaître ce qui existe, de mieux formuler ce que l’on veut améliorer et de savoir vers quelles ressources se tourner.
Les cadres mondiaux peuvent donner une direction.
Les politiques et stratégies nationales peuvent créer un cadre.
Les dispositifs régionaux et communaux peuvent traduire les priorités.
Les réseaux peuvent connecter.
Les standards peuvent aider à structurer.
Les partenaires peuvent accompagner.
Les financements peuvent soutenir des projets suffisamment préparés.
Mais aucun de ces mécanismes ne peut remplacer l’engagement du territoire lui-même.
C’est peut-être là le principal enseignement à retenir.
Une Commune n’a pas besoin d’attendre qu’un grand projet arrive pour commencer à préparer son avenir.
Elle peut commencer par prendre une priorité, mieux la connaître, mobiliser ses acteurs et chercher les portes qui peuvent l’aider à avancer.
Le Guidimakha change.
Les cadres mondiaux peuvent ouvrir des portes. Les institutions peuvent accompagner. Les réseaux peuvent connecter. Les partenaires peuvent soutenir. Mais c’est dans les territoires que l’engagement devient action.
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Pour aller plus loin
Le Guidimakha n’est pas seul face à ces défis. Des cadres internationaux, des réseaux et des outils existent déjà pour aider les territoires à mieux comprendre les risques, renforcer leur résilience, développer leurs connaissances et préparer leurs propres actions.
CADRE INTERNATIONAL
Engagement de Sendai – UNDRR
Voir comment une initiative territoriale du Guidimakha s’inscrit dans le cadre international de réduction des risques.
COLLECTIVITÉS
MCR2030 – Making Cities Resilient 2030
Explorer un parcours qui accompagne les collectivités pour mieux connaître leurs risques, mieux planifier et mieux mettre en oeuvre leurs actions de résilience.
SOLUTIONS FONDÉES SUR LA NATURE
Standard mondial de l’UICN pour les Solutions fondées sur la Nature
Découvrir le cadre international qui aide à concevoir, évaluer et améliorer les Solutions fondées sur la Nature.
Global First NbS Summer School – Turenscape Academy
Explorer un espace international consacré à l’apprentissage et à la pratique des Solutions fondées sur la Nature.
CONNAISSANCES ET APPRENTISSAGE
UNESCO-MOST BRIDGES
Découvrir une coalition internationale qui met en relation différentes communautés de connaissance et d’action pour accompagner les transformations durables.
SECTEUR PRIVÉ ET RÉSILIENCE
ARISE – UNDRR
Explorer un réseau qui favorise la collaboration entre secteurs public et privé autour de la résilience.
RESTAURATION DES ÉCOSYSTÈMES
Ecosystem Restoration Integrated Program (ERIP)
Accéder à des possibilités de formation et de renforcement des capacités dans le domaine de la restauration des écosystèmes.
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Les portes existent déjà. L’engagement du territoire permet de commencer à les ouvrir.
Almamy Soumaré
Praticien certifié – IUCN Global Standard for Nature-based Solutions (NbS)
