24-08-2026 18:00 - Étude continentale sur les communautés discriminées sur la base du travail et de l'ascendance (CDWD)
Lacunes des connaissances, limites des données et domaines prioritaires de l’étude continentale sur les communautés discriminées sur la base du travail et de l’ascendance (CDWD)
Contribution de Cheikh Sidati Hamady
Expert Senior en Droits des Communautés Discriminées sur la base du Travail et de l’Ascendance (CDWD), Conseiller du président de Ira, Chercheur spécialiste des discriminations structurelles, Analyste et Essayiste
Dakar, le 18 août 2026
Introduction : Produire les connaissances nécessaires pour combattre une discrimination encore insuffisamment documentée
La discrimination fondée sur le travail et l’ascendance constitue l’une des formes historiques et contemporaines d’exclusion sociale qui demeurent encore insuffisamment étudiées et documentées en Afrique. Bien que cette discrimination affecte plusieurs millions de personnes à travers différentes régions du continent, son ampleur réelle, ses manifestations multiples et ses conséquences économiques, sociales et politiques restent largement invisibles dans les systèmes statistiques et les politiques publiques.
La réalisation d’une étude continentale sur les communautés discriminées sur la base du travail et de l’ascendance (CDWD) répond donc à un besoin scientifique, institutionnel et politique majeur. Elle s’inscrit dans le prolongement de la Résolution 619 de la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP), qui constitue une référence régionale importante pour l’examen de cette forme spécifique de discrimination et pour la promotion de mesures visant à garantir les droits des communautés concernées.
La pertinence de cette étude repose sur un principe fondamental : il est impossible de concevoir des politiques efficaces sans une connaissance précise du phénomène. Les lacunes dans les connaissances, les insuffisances des données disponibles et l’identification des secteurs prioritaires constituent donc les fondements méthodologiques indispensables pour produire une analyse continentale crédible et orienter les réponses des États africains.
Comme le souligne le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (OHCHR), l’absence de données désagrégées et l’invisibilité statistique des groupes marginalisés constituent des obstacles majeurs à la lutte contre les discriminations structurelles et à la réalisation effective de l’égalité.
I. Les lacunes des connaissances sur les CDWD
1. Une réalité historique reconnue mais encore insuffisamment documentée
La discrimination fondée sur le travail et l’ascendance trouve son origine dans des systèmes sociaux historiques ayant établi des hiérarchies entre groupes humains sur la base de leur naissance, de leur origine familiale ou de leur appartenance supposée à certaines catégories professionnelles héritées.
Dans plusieurs régions du monde, y compris en Afrique, ces systèmes ont produit des formes durables d’exclusion qui continuent d’influencer l’accès aux droits fondamentaux, aux ressources économiques et aux espaces de décision.
Cependant, malgré la reconnaissance progressive de cette problématique par les mécanismes internationaux et régionaux des droits humains, les connaissances restent fragmentées. Les recherches disponibles portent principalement sur certains pays ou certaines communautés, sans permettre encore une comparaison continentale complète.
Le manque d’études comparatives limite notamment la compréhension :
- des mécanismes communs de reproduction des discriminations ;
- des différences entre les contextes nationaux ;
- des transformations contemporaines des systèmes de hiérarchie sociale ;
- des stratégies développées par les communautés concernées pour défendre leurs droits.
Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les formes contemporaines d’esclavage, Tomoya Obokata, a relevé que les discriminations liées à l’ascendance peuvent persister même lorsque les cadres juridiques interdisent officiellement l’esclavage et les pratiques assimilées. Les réformes législatives doivent donc être accompagnées d’une analyse des structures sociales et économiques qui entretiennent les inégalités.
II. Les principales lacunes dans la compréhension du phénomène
2. Une insuffisance de recherches interdisciplinaires et comparatives
L’une des principales limites actuelles réside dans l’absence d’une approche continentale permettant de croiser les dimensions historiques, juridiques, sociologiques, économiques et politiques de la discrimination fondée sur le travail et l’ascendance.
Les études existantes se concentrent souvent sur une dimension particulière : pauvreté, exclusion sociale, héritage de l’esclavage, marginalisation économique ou accès aux droits. Or, la réalité des CDWD nécessite une analyse multidimensionnelle, car la discrimination ne se manifeste pas uniquement par des actes individuels ; elle fonctionne également à travers des structures sociales, des normes culturelles, des pratiques institutionnelles et des inégalités économiques persistantes.
Une meilleure connaissance du phénomène nécessite notamment d’étudier :
- les mécanismes historiques de formation des hiérarchies sociales ;
- la transmission intergénérationnelle des inégalités ;
- les liens entre discrimination, pauvreté et développement humain ;
- les obstacles institutionnels limitant l’accès aux droits ;
- les réponses développées par les communautés elles-mêmes.
Cette approche rejoint les recommandations du Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD), qui reconnaît que certaines formes de discrimination liées à l’ascendance peuvent produire des exclusions structurelles nécessitant des mesures spécifiques.
III. Les limites des données disponibles
1. L’invisibilité statistique des communautés concernées
L’un des défis majeurs de l’étude continentale concerne l’insuffisance des données statistiques permettant d’identifier et de mesurer les discriminations vécues par les CDWD.
Dans de nombreux pays africains, les recensements nationaux et les enquêtes socio-économiques ne disposent pas d’indicateurs spécifiques permettant de documenter les inégalités fondées sur le travail et l’ascendance.
Cette absence de visibilité statistique entraîne plusieurs conséquences :
- impossibilité de mesurer précisément l’ampleur de la discrimination ;
- difficulté à identifier les écarts entre groupes sociaux ;
- faiblesse du ciblage des politiques publiques ;
- impossibilité d’évaluer efficacement les progrès réalisés.
Les principes internationaux relatifs aux droits humains soulignent pourtant que la collecte de données désagrégées constitue une condition essentielle pour lutter contre les discriminations.
Le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme rappelle que les données doivent permettre d’identifier les groupes historiquement marginalisés afin que les États puissent adopter des politiques correctives adaptées.
2. L’absence d’indicateurs harmonisés au niveau continental
Une autre difficulté importante concerne l’absence d’un cadre commun permettant de comparer les situations entre les différents pays africains.
Les systèmes statistiques nationaux utilisent généralement des catégories différentes selon les contextes historiques et administratifs. Cette diversité rend difficile la construction d’une base de données continentale cohérente.
L’étude devra donc réfléchir à des indicateurs communs permettant d’analyser notamment :
Éducation
- taux d’accès à l’enseignement primaire, secondaire et supérieur ;
- taux d’abandon scolaire ;
- niveau d’alphabétisation ;
- accès aux formations professionnelles.
Emploi et économie
- accès au travail décent ;
- niveau de revenus ;
- chômage et sous-emploi ;
- accès aux ressources économiques.
Santé et protection sociale
- accès aux services de santé ;
- couverture sociale ;
- espérance de vie ;
- vulnérabilité économique liée aux dépenses médicales.
Justice et droits fondamentaux
- accès aux mécanismes de plainte ;
- représentation juridique ;
- application des lois antidiscrimination.
Ces indicateurs doivent être combinés avec des approches qualitatives afin de comprendre les expériences vécues et les formes de discrimination qui ne peuvent pas être mesurées uniquement par des statistiques.
IV. Quelques données illustratives montrant l’importance du défi
Les données disponibles dans plusieurs pays montrent que les groupes historiquement marginalisés connaissent souvent des écarts importants dans l’accès aux services essentiels.
En Mauritanie, par exemple, les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2023), publié par l’Agence nationale de la statistique et de l’analyse démographique et économique (ANSADE), montrent l’importance des défis liés à la pauvreté, à l’éducation, à l’emploi et aux conditions sociales.
Les données disponibles indiquent notamment :
- une population totale de 4 927 532 habitants ;
- un taux de croissance démographique annuel de 3,1 % ;
- une taille moyenne des ménages d’environ 5,9 personnes.
Ces données générales ne permettent cependant pas encore de mesurer directement les discriminations fondées sur le travail et l’ascendance, ce qui illustre précisément la nécessité d’améliorer les méthodes de collecte et de désagrégation.
V. Les domaines prioritaires de l’étude continentale
L’identification des domaines prioritaires doit permettre de passer d’une simple description de la discrimination à une analyse approfondie de ses mécanismes et de ses conséquences. L’objectif est de comprendre comment la discrimination fondée sur le travail et l’ascendance affecte l’accès réel aux droits fondamentaux et limite la participation pleine et entière des communautés concernées au développement économique, social et politique.
1. Éducation : combattre la reproduction intergénérationnelle des inégalités
L’éducation constitue l’un des principaux leviers de transformation sociale. Cependant, dans plusieurs contextes africains, les communautés historiquement marginalisées continuent de rencontrer des obstacles importants dans l’accès à une éducation de qualité.
L’étude continentale devra examiner :
- les taux d’inscription et de maintien à l’école ;
- les abandons scolaires ;
- l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur ;
- l’accès aux formations professionnelles ;
- les discriminations directes et indirectes dans les établissements scolaires.
L’éducation joue un rôle central dans la rupture des mécanismes de transmission intergénérationnelle de la pauvreté et de l’exclusion. Lorsque certaines communautés restent durablement éloignées du système éducatif, les inégalités économiques et sociales tendent à se reproduire.
Selon l’UNESCO, les inégalités éducatives restent fortement liées aux facteurs sociaux, économiques et territoriaux. Les politiques éducatives doivent donc intégrer les populations historiquement exclues afin de garantir une véritable égalité des chances.
2. Emploi, travail décent et inclusion économique
La discrimination fondée sur le travail et l’ascendance possède une dimension économique majeure. Elle influence l’accès au marché du travail, la nature des emplois occupés, les revenus et les possibilités de mobilité sociale.
L’étude devra analyser :
- les obstacles à l’accès à l’emploi formel ;
- la concentration des CDWD dans certains secteurs économiques précaires ;
- les discriminations dans le recrutement ;
- l’accès au crédit et à l’entrepreneuriat ;
- les possibilités de promotion professionnelle.
L’Organisation internationale du Travail rappelle que la discrimination dans l’emploi constitue un obstacle majeur au travail décent et au développement inclusif.
La Convention n°111 de l’OIT concernant la discrimination en matière d’emploi et de profession impose aux États de promouvoir l’égalité de chances et de traitement dans le domaine professionnel.
3. Santé et protection sociale : réduire les inégalités d’accès
Les déterminants sociaux de la santé démontrent que les conditions économiques et sociales influencent fortement l’état de santé des populations.
Les CDWD peuvent être confrontées à plusieurs obstacles :
- difficultés d’accès aux structures sanitaires ;
- coût élevé des soins ;
- absence de couverture sociale ;
- malnutrition et vulnérabilité économique ;
- exclusion des programmes publics de protection sociale.
L’étude devra examiner non seulement l’accès aux services médicaux, mais également les facteurs structurels qui produisent les inégalités sanitaires.
L’Organisation mondiale de la Santé souligne que les inégalités de santé sont souvent liées aux conditions sociales dans lesquelles les personnes naissent, grandissent, travaillent et vieillissent.
4. Accès à la justice et protection juridique
La reconnaissance juridique de l’égalité ne suffit pas si les personnes victimes de discrimination ne disposent pas de mécanismes efficaces pour faire valoir leurs droits.
L’étude devra analyser :
- l’existence de lois contre la discrimination ;
- l’application effective des textes ;
- l’accès aux tribunaux ;
- l’aide juridique disponible ;
- le rôle des institutions nationales des droits humains ;
- les obstacles sociaux et économiques à la justice.
Plusieurs États africains ont adopté des législations contre l’esclavage, les pratiques assimilées et les discriminations, mais l’enjeu demeure leur application effective.
Dans son rapport sur la Mauritanie, le Rapporteur spécial Tomoya Obokata a insisté sur l’importance de renforcer les mécanismes institutionnels et judiciaires afin de garantir une protection réelle aux victimes.
5. Terre, logement et accès aux ressources
L’accès à la terre et au logement constitue une dimension essentielle de l’inclusion économique et sociale.
Dans plusieurs contextes africains, les communautés marginalisées rencontrent des difficultés liées :
- à la propriété foncière ;
- à la sécurité des droits d’usage ;
- à l’accès au logement décent ;
- aux ressources naturelles et économiques.
L’étude devra examiner comment les pratiques historiques d’exclusion influencent encore aujourd’hui l’accès aux ressources productives.
6. Participation politique et représentation
L’inclusion politique constitue un indicateur essentiel de l’égalité réelle.
L’étude devra documenter :
- la représentation des CDWD dans les institutions élues ;
- leur présence dans l’administration publique ;
- leur participation aux processus de décision ;
- les obstacles empêchant leur pleine représentation.
Une démocratie inclusive exige que toutes les composantes de la société puissent participer aux choix collectifs et accéder aux responsabilités publiques.
RÉFÉRENCES
1. Commission africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) – Résolution 619
https://achpr.au.int
2. Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme – Rapport du Rapporteur spécial Tomoya Obokata sur sa visite en Mauritanie, A/HRC/54/30/Add.2, 2023 https://documents.un.org/doc/undoc/gen/g23/177/54/pdf/g2317754.pdf
3. Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale Recommandation générale n° 29 sur la discrimination fondée sur l’ascendance https://www.ohchr.org/en/documents/general-comments-and-recommendations/general-recommendation-no-29-article-1-paragraph-1
4. Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, Approche des données fondée sur les droits de l’homme : ne laisser personne de côté dans le Programme 2030 pour le développement durable https://www.ohchr.org/en/documents/tools-and-resources/human-rights-based-approach-data-leaving-no-one-behind-2030-agenda
5. ANSADE :Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2023
https://ansade.mr
6. UNESCO :Rapport mondial de suivi sur l’éducation 2023 https://www.unesco.org/gem-report
7. Organisation internationale du Travail :Convention n° 111 concernant la discrimination en matière d’emploi et de profession
https://www.ilo.org
8. Organisation mondiale de la Santé : Combler le fossé en une génération : instaurer l’équité en santé en agissant sur les déterminants sociaux de la santé https://www.who.int/publications/i/item/WHO-IER-CSDH-08
9. Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme A/HRC/54/30/Add.2, visite en Mauritanie https://documents.un.org/doc/undoc/gen/g23/177/54/pdf/g2317754.pdf
10. Union africaine, Agenda 2063 : L’Afrique que nous voulons
https://au.int/agenda2063
