07-08-2026 23:15 - De la pauvreté chiffrée à la pauvreté réelle
Mohamed El Mokhtar Sidi Haiba -- Une réduction de 2,5 points en six ans. De 28,2 % à 25,7 %. Pour un pays encore confronté aux contraintes du sous-développement, c’est peu. Trop peu, même, au regard de l’ampleur des besoins, du retard accumulé et de la vitesse à laquelle une économie émergente devrait transformer les conditions de vie de sa population.
Ce rythme ne traduit ni une rupture ni une inflexion décisive. Il décrit plutôt une amélioration lente, insuffisante pour modifier profondément la structure sociale et économique du pays. Une diminution qui ne serait pas de l’ordre de 8 à 10 points en une décennie resterait en deçà de ce qu’exige une véritable dynamique de rattrapage.
L’augmentation des dépenses des ménages est souvent présentée comme la preuve d’une amélioration du niveau de vie. Le raisonnement est séduisant, mais il demeure incomplet. Dépenser davantage ne signifie pas nécessairement vivre mieux.
Une hausse de la consommation peut traduire une progression des revenus, mais aussi résulter de l’inflation, d’un recours accru au crédit, de l’épuisement de l’épargne ou de la vente d’actifs destinés à préserver un niveau de vie devenu plus coûteux. Sans une analyse parallèle des revenus réels, du patrimoine, de l’endettement et de la capacité d’épargne, cette évolution relève davantage de l’apparence statistique que d’une démonstration économique.
La véritable question est donc ailleurs. La Mauritanie est-elle en train de transformer durablement son économie ou se contente-t-elle d’en atténuer les déséquilibres les plus visibles ? Des pays comme l’Éthiopie, malgré les difficultés qu’ils connaissent aujourd’hui, ont enregistré pendant plus d’une décennie des rythmes de croissance proches de 8 % tout en investissant massivement dans les infrastructures, l’industrie, l’énergie et les capacités productives.
Une croissance avoisinant 4 %, surtout lorsqu’elle doit absorber une démographie dynamique, améliore certains équilibres, mais ne provoque pas la mutation économique nécessaire. À ce rythme, on gère le présent ; on ne prépare pas encore l’avenir.
Il faut également se garder de confondre amélioration des indicateurs et transformation de l’économie. Une statistique qui progresse n’est pas nécessairement le reflet d’une société qui s’enrichit durablement.
La véritable richesse se mesure à la capacité d’un pays à créer des emplois productifs, à faire émerger des entreprises compétitives, à consolider une classe moyenne et à offrir à chacun de réelles perspectives d’ascension sociale. Les indicateurs sont des instruments d’évaluation ; ils ne doivent jamais devenir des substituts à la réalité qu’ils prétendent mesurer.
Toute politique sociale est légitime lorsqu’elle protège les plus vulnérables. Mais aucune nation ne s’est développée durablement par la redistribution seule. Comme l’a démontré Dambisa Moyo, un développement solide ne peut reposer sur des transferts financiers dépourvus d’investissements productifs et d’institutions performantes.
Une richesse distribuée disparaît avec sa consommation ; une richesse investie continue de produire des revenus, des emplois et de nouvelles richesses longtemps après que les fonds ont été engagés. Distribuer soulage l’urgence ; investir en supprime progressivement les causes.
Cette logique suppose également des institutions capables de libérer le potentiel économique existant. Hernando de Soto a montré que la faiblesse des économies en développement ne réside pas uniquement dans le manque de richesses, mais aussi dans l’incapacité des institutions à leur donner une existence juridique pleinement exploitable.
Un terrain, une maison ou une entreprise ne deviennent de véritables actifs économiques que lorsque les droits qui les entourent sont clairs, opposables et protégés. Sans sécurité foncière, sans cadastre fiable, sans justice efficace et sans règles prévisibles, le capital demeure immobilisé. Il existe, mais il ne produit ni investissement, ni crédit, ni croissance.
Cette réflexion rejoint celle d’Abhijit Banerjee et d’Esther Duflo : une politique sociale réussie n’est pas celle qui entretient durablement la dépendance, mais celle qui accroît progressivement les capacités des individus à produire eux-mêmes leur prospérité.
La solidarité n’atteint pleinement son objectif que lorsqu’elle prépare l’autonomie. Une aide qui devient permanente cesse peu à peu d’être un levier de développement pour devenir un mode de gestion de la pauvreté.
Si la Mauritanie souhaite accomplir en une décennie ce que certaines économies émergentes ont réalisé, elle devra viser davantage qu’une croissance modérée. L’objectif ne doit pas être seulement une croissance plus élevée, mais une croissance plus diversifiée, plus productive et plus inclusive, fondée sur l’investissement privé, l’éducation, l’innovation, l’énergie, les infrastructures et un État de droit capable d’inspirer confiance. Car le développement ne consiste pas simplement à accroître le revenu national ; il consiste à élargir durablement les possibilités offertes à chaque citoyen.
Les chiffres sont indispensables. Ils éclairent les décisions publiques et permettent d’en mesurer les effets. Mais ils ne font jamais, à eux seuls, le développement. Celui-ci se reconnaît lorsqu’un jeune trouve un emploi sans dépendre d’un réseau d’influence, lorsqu’un entrepreneur crée son entreprise sans être paralysé par les lourdeurs administratives, lorsqu’une propriété devient un levier d’investissement, lorsqu’une école transmet réellement des compétences, lorsqu’un hôpital soigne efficacement et lorsqu’une pauvreté recule avec une ampleur telle que son recul ne fait plus débat.
C’est à cette réalité concrète que se mesure le succès d’une politique économique. Les statistiques peuvent annoncer le mouvement ; seules les transformations vécues par les citoyens attestent qu’une nation est véritablement entrée dans le développement.
Mohamed El Mokhtar Sidi Haiba
