05-08-2026 17:38 - Rapport annuel 2025 : La BCM a un problème de calculatrice. Pr ELY Mustapha

Rapport annuel 2025 : La BCM a un problème de calculatrice. Pr ELY Mustapha

Pr ELY Mustapha -- L'examen du Rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Mauritanie révèle deux contradictions chiffrées majeures, au cœur même du document censé faire référence à l'état de l'économie du pays. C'est une question qui, en principe, ne devrait souffrir aucune ambiguïté : la dette extérieure de la Mauritanie a-t-elle augmenté ou diminué en 2025 ?

Pour y répondre, nous nous sommes référés au document le plus autorisé qui soit sur la question : le Rapport annuel de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM), publié sous la signature de son gouverneur. Le problème, c'est que ce rapport donne deux réponses différentes. Et opposées.

À la page 8, dans la lettre solennelle adressée au président de la République, le Gouverneur écrit que l'encours de la dette extérieure « a reculé de 4,97 %, revenant de 4,27 milliards de dollars en 2024 à 4,06 milliards de dollars en 2025 », ramenant le ratio dette/PIB à 33,58 %.

Cent dix pages plus loin (page 119), au chapitre technique consacré aux « Finances publiques et dette », le même rapport affirme que l'encours « a légèrement augmenté pour atteindre 4 272,45 millions de dollars, soit une hausse de 1 % », portant le ratio à 37 % du PIB. Un tableau détaillé, ligne par ligne, créancier par créancier, vient à l'appui de cette seconde version : 4 233 millions de dollars en 2023, 4 237 en 2024, 4 272 en 2025 - une progression continue, jamais une baisse.

Deux chapitres. Deux chiffres. Un seul rapport.

Un test tout simple, et qui ne pardonne pas

C'est en parcourant les 127 pages du document, chiffre par chiffre, tableau par tableau , que nous avons décelé cette anomalie, mais aussi une seconde du même ordre, portant cette fois sur les recettes de l'État.

Là encore, le mot du Gouverneur et le corps du rapport se contredisent : 105,8 milliards d'ouguiyas de recettes budgétaires (page 8) selon le premier, 110,9 milliards selon le second (page 117) : un écart de cinq milliards d'ouguiyas, soit près de 5 % du total !

Pour trancher entre les deux versions, l'exercice relève d'une soustraction primaire: les dépenses de l'État, elles, sont identiques dans les deux parties du rapport (112,4 milliards d'ouguiyas). Il suffit donc de soustraire.

Avec les recettes du Gouverneur, le calcul donne un déficit de 6,6 milliards d'ouguiyas. Avec celles du chapitre technique, il donne 1,5 milliard. Or le déficit que la Banque centrale annonce elle-même, dans les deux parties du texte, est de 1,4 milliard.

Un seul des deux jeux de chiffres permet à l'addition de tomber juste ; et ce n'est pas celui du résumé exécutif et pourtant c'est celui-là même que reprendront en priorité, bien entendu, la presse, les investisseurs et les partenaires internationaux pressés.

Quand les chiffres extérieurs corroborent…la mauvaise version

Ce qui aurait pu rester une "coquille" statistique parmi d'autres prend un relief particulier à la lumière des données extérieures. La Banque mondiale, dans sa dernière évaluation macroéconomique consacrée à la Mauritanie (avril 2026), chiffre le déficit budgétaire du pays à -0,3 % du PIB pour 2025.

Or c'est très exactement le résultat obtenu en utilisant la version du chapitre technique de la BCM (110,9 milliards de recettes) et non celle du Gouverneur, qui impliquerait un déficit près de cinq fois plus élevé en proportion du PIB.

Un faisceau d'indices convergents désigne donc le résumé exécutif du rapport, celui qui porte la signature du premier responsable de l'institution, comme la version erronée. Une troisième zone d'ombre, plus structurelle celle-là nous semble importante: la Banque centrale ne publie, à aucun moment de son rapport, de ratio de dette publique totale: c'est-à-dire dette extérieure et dette intérieure additionnées. Un silence qui interroge, alors que l'encours des bons et obligations du Trésor mauritanien a bondi de 78 % en une seule année, passant de 16,7 à près de 30 milliards d'ouguiyas!

En reconstituant ce chiffre manquant à partir des données disponibles dans le rapport lui-même, on obtient une fourchette de 40 à 43 % du PIB; étonnamment proche, cette fois, des 42,6 % avancés par la Banque mondiale. Comme si, sans ironie, l'établissement central préférait laisser à d'autres le soin de faire l'addition.

Un rapport par ailleurs plus transparent que la moyenne

Il serait, cependant, injuste de réduire ce document à ses seules failles. Le rapport 2025 de la BCM va, sur plusieurs points, au-delà de ce que publient nombre de banques centrales comparables dans la région : il détaille intégralement les états financiers de l'institution elle-même (bilan, résultat, flux de trésorerie) , soit un exercice de transparence que beaucoup d'instituts d'émission s'épargnent.

Il documente aussi, sans détour, l'existence de trois banques commerciales en délicatesse avec le ratio réglementaire de solvabilité, et reconnaît la vulnérabilité du pays à la concentration de ses exportations sur trois produits , l'or, le fer et la pêche, qui représentent à eux seuls 93,5 % des recettes extérieures.

Mais malgré ces bons réflexes de transparence la BCM s'arrête souvent au milieu du gué. Le cadre d'analyse des risques bancaires, les fameux « stress tests » que la Banque affirme avoir mis en place en 2025, existe bel et bien, mais ses résultats chiffrés ne sont publiés… nulle part.

Le taux de change moyen utilisé pour convertir les milliards d'ouguiyas en millions de dollars, d'un tableau à l'autre, n'est expliqué dans aucune note méthodologique : une lacune qui, précisément, complique la vérification indépendante des chiffres de dette et de commerce extérieur.

Quant au relèvement du taux directeur de 50 points de base décidé face à une inflation qui a bondi de 1,6 % en moyenne 2025 à 8,7 % en glissement annuel dès mai 2026, il n'est mentionné qu'en fin de lettre du Gouverneur; le chapitre technique consacré à la politique monétaire, lui, s'arrête au milieu du cycle inverse, celui de la baisse des taux.

Une question de crédibilité, pas de politique.

Rien dans notre analyse, ne permet ni ne cherche à établir une intention de tromper. L'hypothèse la plus vraisemblable, à notre sens et de loin la plus banale), est celle d'un défaut de relecture croisée: un résumé exécutif rédigé à partir d'un arrêté de données provisoire, jamais réconcilié avec les chapitres techniques finalisés ensuite.

C'est précisément ce genre d'écart qu'un tableau de contrôle de cohérence (pratique désormais courante dans les rapports d'institutions internationales soumis à relecture croisée) permet d'intercepter avant publication.

Il n'empêche de souligner que pour une institution dont le rapport revendique, à plusieurs reprises, avoir consolidé « la crédibilité de la politique monétaire » et « l'indépendance institutionnelle » de la Banque, deux chiffres de dette extérieure qui ne racontent pas la même histoire, à cent pages d'écart, ne sont pas un détail !

Dans un pays où la soutenabilité de la dette conditionne directement la marge de manœuvre budgétaire des années à venir, savoir si l'encours a monté ou descendu n'est pas une nuance statistique , c'est la question elle-même.

Enfin j'avais dans mes travaux sur la macrofiscalité mauritanienne rappelé que le Debt Reporting Heat Map de la Banque mondiale identifiait déjà, sur la période antérieure, des retards dans l'accessibilité des données sur les prêts, les passifs contingents et l'absence d'une stratégie d'endettement à moyen terme publiée, un diagnostic de fond que les constats ci-dessus (absence de ratio de dette consolidée, passifs conditionnels non mentionnés) prolongent directement pour l'exercice 2025.

Sa grille de lecture PEFA (31 indicateurs de performance de la gestion des finances publiques) constitue par ailleurs un référentiel externe auquel le rapport BCM ne se rattache à aucun moment, alors qu'une évaluation PEFA récente pour la Mauritanie (2025) existe, à côté de celle de 2020, et aurait pu servir de point de comparaison pour la transparence budgétaire. (Voir sur cette question mon ouvrage "Macrofiscalité mauritanienne")

Pr ELY Mustapha



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