16-02-2026 14:38 - Vivement une agriculture performante, et l’implication du privé comme acteur autonome de développement, non comme sous-traitant

Vivement une agriculture performante, et l’implication du privé comme acteur autonome de développement, non comme sous-traitant

Aussi longtemps que nous ne poserons pas comme postulat de départ que la Mauritanie est un pays rentier, toutes les politiques budgétaires et/ou financières que nous adopterons seront biaisées.

Quelle que soit la politique adoptée en la matière; qu’il s’agisse du financement de l’économie par l’augmentation des impôts et/ou par déficit public, par emprunt extérieur, expansion ou restriction monétaire……on finit toujours par se cogner la tête au mur.

En effet, dans les pays rentiers, l’objectif des politiques économiques ne vise pas la mise en place de réformes pouvant créer de l’emploi et accroître le revenu, donc la consommation et par voie de conséquence, la croissance.

L’objectif est plutôt dans la réalisation d’une marge commerciale générée par l’exportation des matières premières du pays rentier, seul moyen dont ce pays dispose pour nourrir sa population.

Cette prise en charge de la population ne peut se réaliser que par l'assèchement des réserves en devises pour couvrir l’importation des denrées de première nécessité dont la population du pays rentier a besoin, ces denrées n’étant pas produites sur place.

Le reste est de peu d’intérêt : le produit intérieur brut, le revenu, la consommation, l’investissement sont des agrégats inopérants puisqu’ils ne reflètent pas de manière fidèle les réalités qu’ils sont censés représenter.

Le produit intérieur brut représente la valeur ajoutée, or les pays rentiers ne créent pas de la valeur ajoutée, mais de la marge commerciale ; l’amélioration du revenu n’est pas perçue comme une contrainte macroéconomique puisque les populations sont prises en charge par des revenus de transfert; la consommation y est couverte par des subventions ; l’investissement y est marginalisé de la même manière qu’y sont marginalisés , voire tuées dans l’œuf, les activités créatrices de richesses que pourrait générer le secteur privé.

C’est le lieu ici de rappeler que les dépenses publiques engagées dans le financement d’une économie par déficit ne tiennent pas lieu d’investissements, contrairement à une idée courante, faussement entretenue par toutes sortes de blanchiments narratifs.

Pour toutes ces raisons, lorsque les institutions financières internationales se déclarent disposées à accorder un prêt à un pays rentier, ce qu’elles prennent en considération, c’est sa balance commerciale, et l’essentiel des réformes envisagées, reprises sous le titre « Mécanisme élargi de crédit », vise en réalité la suppression des subventions pour l’amélioration de cette balance commerciale, car c’est par son canal que ces institutions se feront rembourser.

Elles s’opposeront à ce que le prêt soit utilisé pour améliorer l’emploi ou accroître le revenu, en vue de relancer la consommation et donc la croissance.

D’ailleurs, ces institutions considèrent que la consommation du pays emprunteur est une source d’inflation, préconisant que le prêt soit accompagné par l’éviction du privé et une restriction monétaire, alors même qu’aux temps les plus forts de la crise de 2008(crise des subprimes), la Banque Centrale Européenne n’a jamais accepté d’augmenter son taux directeur qui est resté égal ou voisin de zéro pour relancer la consommation en facilitant l’accès des ménages et des entreprises aux crédits bancaires.

Dans ces pays, l’emprunt est considéré comme une opportunité de croissance.

Le recours à l’emprunt y est généralisé et systématique.

C’est par l’entremise de l’emprunt que ces pays ont surmonté la crise de 2000, connue sous le nom de bulle internet ; c’est également grâce à l’endettement qu’ils ont pu contenir et contourner les effets multiples de la crise de 2008, d’ordre à la fois économique et financier, plus connue sous le nom de crise des subprimes, née aux Etats-Unis, mais dont le caractère systémique n’a épargné aucun pays européen.

C’est aussi, en refinançant l’argent distribué aux ménages par l’émission d’obligations d’Etat rachetés par la Banque Centrale Européenne que ces pays ont mis en place un mécanisme dit « Programme d’achat d’urgence face à la pandémie », pour faire face aux vulnérabilités socio-économiques engendrées par le covid.

Malgré le risque d’inflation dû à l’augmentation de la masse monétaire induite par le volume des transferts, aides et autres subventions aux populations vulnérables, ce mécanisme a, de manière inattendue et malgré les prévisions alarmistes de la plupart des spécialistes les plus réputés, contribué au soutien de l’économie par la facilité d’accès au crédit à des taux très bas.

Au niveau de l’investissement privé, qu’il s’agisse de petites, moyennes ou grandes entreprises, l’emprunt est considéré comme un levier de croissance. Quant aux ménages, leur vie est ponctuée par le crédit ; on le trouve dans la voiture, le logement, l’électroménager, la scolarité des enfants, les loisirs…etc.

En occident, la doctrine dominante est que le crédit relance la consommation qui, elle-même finance la croissance.

Pourquoi n'en est-il pas de même dans les pays rentiers ?

Parce que dans les pays rentiers, on emprunte pour se nourrir, pour manger à sa fin, boire à sa soif, pas pour créer de la richesse, pas pour accroître le revenu et par voie de conséquence la consommation, et la relance de la croissance.

On s’endette parce qu’on compte sur la marge commerciale réalisée par la vente de ressources minières pour rembourser cette dette, sans avoir à l’esprit que le poids de ce remboursement entretient une détérioration structurelle des termes de l’échange, et qu’il est à ce titre , inconciliable avec la stabilité des prix et le plein emploi.

N’est-il pas temps de changer de modèle économique en se tournant vers l’agriculture pour améliorer au profit du pays, cette fois-ci, la balance commerciale , et en réservant au privé la place qui lui sied comme acteur autonome de développement?

Au fil du temps, et ce, dès le lendemain des indépendances, la Mauritanie a essayé toutes les réformes préconisées par les institutions financières internationales, mais aussi par les fonds souverains de pays amis, pour améliorer sa balance commerciale. Rien n’y a fait ! Elle n’a jamais cessé d’être structurellement déficitaire.

A un certain moment de son histoire économique, la Mauritanie était même à deux doigts de vendre la SNIM à Arcelor Mittal, les conditionnalités imposées par les institutions financières internationales, l’ayant plongé dans une crise de liquidité sans précédent.

C’est par l’agriculture que nous pourrons à la fois améliorer notre position extérieure dont le déficit élevé et persistant affecte la soutenabilité de la dette.

C’est également par une agriculture performante que nous pourrons utiliser à bon escient les revenus générés par nos ressources minières exportées, au lieu de les dépenser en importations de denrées alimentaires de première nécessité.

De la même manière que la solution à la dépression dans les économies libérales se résout par le concours de l’accroissement des dépenses publiques avec celui de la facilité d’accès des ménages et des opérateurs économiques privés au crédit, de cette même manière, dans les pays à économie de rente, les politiques budgétaires doivent être accompagnées par une expansion monétaire pour que le privé ne soit pas évincée des solutions adéquates au financement de l’économie par le déficit.

La domination budgétaire doit être l’exception et non la règle ; elle doit de surcroît être considérée comme un thérapie passagère, car à force de réédition, elle finit par ne plus produire les effets attendus.

Au final, la domination budgétaire conduit au tout Etat et se transforme inéluctablement en instrument d’enrichissement illicite aux mains des décideurs politiques qui cessent d’être les arbitres de la dépense publique pour en être les inspirateurs et les exécutants, au détriment des entrepreneurs privés appelés à devenir de simples sous-traitants ou à disparaître.

Cette incohérence et les conflits d’intérêts qui en découlent expliquent en grande partie l’éviction du privé et l’impunité de ceux qui sont chargés de la gestion des deniers publics, présents avec force à toutes les étapes des procédures de la commande publique, grâce à leurs sous-traitants.

L’éviction du privé comme acteur autonome de développement , et l’émergence en quantité de sous-traitants à la solde de fonctionnaires véreux explique également les dysfonctionnements qui gangrènent les économies de ces pays.

Ces dysfonctionnements sont à la source de l’ampleur des détournements qu’on enregistre dans les pays rentiers, à la source également de leur endettement chronique dont l’insoutenabilité explique leur évolution vers le Tout Etat, la fréquence de crises déstabilisatrices et les putschs en série dont ils sont le théâtre.

Par maître Taleb Khyar ould Mohamed Mouloud*

*Avocat à la Cour

*Ancien membre du Conseil de l’Ordre





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