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De l'esclavage au Parlement : Habi Mint Rabah, le jour où l'ancienne esclave prend la parole
Il est des parcours qui résument à eux seuls une rupture historique. Celui de Habi Mint Rabah en est un. Née dans l’esclavage, libérée en 2008 après plus de trente ans de servitude, engagée ensuite dans la lutte abolitionniste et candidate aux législatives de 2018, elle entre aujourd’hui au Parlement mauritanien, en remplacement de Mariem Samba Dieng.
Celle qui fut privée de liberté, soumise à l’exploitation et contrainte de servir devient aujourd’hui dépositaire d’un mandat public. Celle dont l’existence était placée sous la domination d’autrui entre dans l’institution où se discutent les lois ; celle à qui l’on refusait le droit de décider participe désormais à la décision nationale.
Son parcours raconte le passage d’une femme assignée à servir à une citoyenne appelée à représenter. Cette rupture ne peut toutefois être comprise sans rappeler l’ordre social dont Habi est issue.
Comme l’expliquait Boubacar Messaoud, fondateur de SOS Esclaves, à propos de la persistance de la domination servile en Mauritanie : « Les Occidentaux imaginent les esclaves comme des personnes enchaînées. Ici, les esclaves n’ont pas besoin d’être physiquement retenus parce qu’ils sont conditionnés à obéir… Leurs chaînes sont mentales. » [13] L’histoire de l’esclavage ne se résume donc pas aux lois qui l’interdisent.
Elle concerne aussi les places assignées aux individus et la possibilité, pour ceux qui en ont été écartés, de conquérir leur place dans la cité.
Lorsqu’Aimé Césaire écrit dans Discours sur le colonialisme (1950) qu’« une civilisation qui choisit de fermer les yeux sur ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation malade » [1], il rappelle que le refus de regarder les structures de domination contribue à leur maintien.
Le parcours de Habi oblige précisément à regarder ce que l’abolition juridique ne suffit pas à effacer : les structures sociales, les rapports de domination et les places historiquement assignées.
Son entrée au Parlement donne à voir le mouvement inverse : celle qui avait été ravalée au rang d’animal, reléguée aux marges de la société franchit désormais les portes de l’institution où se décide son avenir.
Dans ce parcours digne d’un film hollywoodien, il faut rendre à César ce qui lui appartient : à IRA Mauritanie et surtout à son charismatique président, Biram Dah Abeid, qui, lors de l’intervention décisive ayant permis sa libération, l’a arrachée à l’emprise de ses maîtres alors même qu’elle se débattait, refusait de partir et affirmait qu’elle n’était pas esclave ; mais aussi à feu Boubacar Messaoud, pour sa première tentative de la soustraire à cette condition, finalement avortée.
La vidéo de sa libération, qui a fait le tour du monde, montre le paradoxe tragique de cette scène : après des années d’asservissement, Habi Mint Rabah avait été tellement conditionnée par son environnement qu’elle refusait elle-même de reconnaître sa condition.
C’est de cette pénombre qu’elle a été arrachée pour entrer progressivement dans la vie publique, jusqu’à devenir une femme libre, une militante abolitionniste et, aujourd’hui, l’honorable Habi Mint Rabah, parlementaire.
Biram Dah Abeid a lui-même résumé cette responsabilité : « Quand je grandissais, j’ai vu l’isolement que l’esclavage a créé autour de moi. J’ai réalisé que nous sommes dans un monde qui, moralement, nous oblige à aider les esclaves… Il est de notre devoir de leur rendre leur dignité et leur humanité. » [14]
1. Une enfance confisquée
Selon les récits qu’elle a elle-même livrés et publiés en 2018, Habi Mint Rabah a été conduite, dès l’âge d’environ cinq ans, dans une situation d’asservissement total chez son maître. Son enfance fut ainsi confisquée par le travail imposé, la dépendance et la soumission, à un âge où elle aurait dû aller à l’école, jouer et grandir dans sa famille.
Elle a raconté les lourdes tâches quotidiennes qu’elle devait accomplir, ainsi que les humiliations, les violences et les mauvais traitements subis durant ces années : « Je suis devenue esclave à l’âge de cinq ans. Chaque jour, je devais m’occuper du troupeau. Chaque nuit, j’étais violée par mon maître. J’ai toujours cru, sans vraiment comprendre, que c’était normal… Je portais de l'eau sur mon dos. Je mangeais les restes. S’ils ne laissaient rien, je n’avais rien à manger. Je dormais où je pouvais, parfois dans le sable, avec les chèvres. » [15]
À cinq ans, une enfant devrait découvrir le monde, apprendre, jouer et grandir. Habi, elle, entrait dans une existence déjà fixée par d’autres : travailler, obéir, servir et subir.
Des reportages consacrés à son histoire ont également fait état de violences sexuelles et de violences liées à son exploitation.
Mis en regard de son propre témoignage, ces éléments montrent que sa condition ne se limitait pas au travail imposé : elle impliquait une domination sur son corps, sa liberté, sa dignité et sa capacité à disposer de sa propre existence.
Son frère Bilal, qui avait réussi à s’enfuir et, meurtri par le sort de sa sœur, révéla sa situation d’esclavage, permit de faire connaître ce qu’elle subissait. Des militants abolitionnistes, notamment au sein de l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA), engagèrent alors les démarches qui conduisirent à sa libération en 2008.
Biram Dah Abeid décrivait cette réalité plus largement : « Des êtres humains naissent propriété d’un autre. Ils peuvent être vendus, gagés, cédés, loués ou donnés, travaillent sans repos, sans salaire ni soins. Ils n’ont ni droit à l’éducation, ni à une pièce d’état civil. Les femmes et les filles subissent régulièrement des viols. » [16]
Cette réalité permet de comprendre la différence fondamentale entre simple exploitation du travail et esclavage : celui-ci ne prive pas seulement une personne du fruit de son travail, mais porte sur sa personne elle-même et sur son droit de disposer librement de sa vie.
Le récit de Habi donne ainsi à voir ce que cette domination signifiait concrètement : une enfance volée, des années de travail imposé, des humiliations et des violences, mais aussi la négation du droit de choisir sa propre existence.
2. De la libération à l’engagement
Sa libération en 2008 n’a pas constitué la fin de son histoire, mais son commencement. Sortir de la servitude ne signifie pas récupérer l’enfance perdue, effacer les humiliations ni retrouver immédiatement l’autonomie économique et sociale.
Il faut encore reconstruire sa vie, conquérir ses droits et rompre avec les dépendances héritées de l’ordre esclavagiste. Habi l’a résumé ainsi : « Même si parfois je n’ai rien à manger, au moins j’ai ma liberté maintenant. Ma liberté est la chose la plus importante. Je suis comme une autre personne maintenant. Je suis la maîtresse de ma propre vie. » [17]
Elle aurait pu garder le silence et considérer son passé comme une blessure personnelle. Elle a choisi de transformer ce qu’elle avait subi en engagement. Sa libération devient ainsi le point de départ d’une lutte pour que cette liberté puisse être pleinement vécue et partagée.
C’est ce que Frederick Douglass, lui-même ancien esclave devenu abolitionniste, résumait en 1857 : « S’il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. » [2] La libération de Habi ne l’a donc pas conduite au silence, mais à l’action : elle n’est plus seulement celle qui a été libérée ; elle agit pour que d’autres puissent sortir de la domination.
Douglass écrivait également : « Le pouvoir ne concède rien sans exigence. » [3] Pour Habi, cette exigence prend une forme concrète : après avoir subi la domination, elle prend la parole ; après avoir été privée de droits, elle revendique sa place ; après avoir été réduite au silence, elle entre dans l’espace public.
3. 2018 : la candidature qui annonçait déjà la rupture
C’est dans cette logique qu’il faut comprendre sa candidature aux élections législatives de 2018 sur la liste nationale de l’alliance RAG-Sawab, soutenue par IRA.
La BBC présentait alors sa candidature comme celle d’une ancienne esclave souhaitant entrer au Parlement pour représenter les personnes ayant connu l’asservissement et porter leur combat au sein de l’institution. [4]
Cette candidature dépassait son résultat électoral. Pendant longtemps, les victimes de l’esclavage ont été parlées par d’autres : autorités, notables, associations ou militants. Habi introduisait une rupture : elle ne demandait plus seulement que l’on parle de ceux qui avaient subi l’esclavage ; elle revendiquait le droit de parler elle-même et de participer à la décision publique.
En 2018, Habi avait tenté d’ouvrir cette porte. Aujourd’hui, elle la franchit. Une personne longtemps placée dans la position de celle dont d’autres parlent devient celle qui parle en son propre nom et agit dans l’institution.
C’est ce que Paulo Freire place au cœur de l’émancipation lorsqu’il écrit, dans Pédagogie des opprimés : « Nul ne libère autrui, nul ne se libère seul : les hommes se libèrent ensemble, par la médiation du monde. » [5] La libération ne s’arrête donc pas à la sortie de la servitude ; elle se poursuit par la conquête d’une capacité d’agir, de parler et de participer à la vie collective.
4. L’abolition juridique face à la réalité de l’esclavage
Son entrée au Parlement renvoie nécessairement à l’histoire juridique de l’esclavage en Mauritanie. Le pays l’a officiellement aboli en 1981, criminalisé par la loi de 2007, reconnu comme crime contre l’humanité dans la réforme constitutionnelle de 2012 et renforcé, par la loi de 2015, le dispositif répressif et les mécanismes judiciaires spécialisés. [6]
Mais entre l’abolition proclamée et la liberté vécue, il existe une distance que les textes ne suffisent pas toujours à combler.
Une loi peut interdire l’esclavage sans rendre à une enfant les années volées. Elle peut criminaliser la servitude sans faire disparaître les dépendances économiques et sociales héritées de l’ordre ancien. Elle peut proclamer l’égalité sans supprimer automatiquement les discriminations liées à l’ascendance.
Boubacar Messaoud décrivait cette persistance : « C’est comme posséder des moutons ou des chèvres. Si une femme est esclave, ses enfants seront aussi esclaves. » [18] Cette formule renvoie à l’une des dimensions les plus profondes de l’ordre esclavagiste : la transmission de la condition sociale d’une génération à l’autre.
Le parcours de Habi donne ainsi un visage humain à une question souvent réduite aux textes juridiques : que signifie être libre lorsque l’on porte encore les conséquences d’une histoire de domination ?
Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage a insisté sur la nécessité de transformer les normes juridiques en protections effectives, tandis qu’Anti-Slavery International et la FIDH ont documenté les difficultés rencontrées par les victimes pour faire reconnaître les faits, obtenir justice et accéder à une réparation effective. [7]
L’abolition est donc un point de départ. Elle doit se traduire dans l’accès à la justice, à l’éducation, à l’emploi, aux ressources, à la dignité et à la participation politique. C’est ici que l’arrivée de Habi au Parlement prend tout son sens : ceux qui ont été privés de liberté doivent pouvoir prendre effectivement leur place dans la société et les institutions.
5. De l’exclusion à la représentation
Une institution nationale ne peut prétendre représenter pleinement la société si ceux qui ont été historiquement maintenus à sa périphérie restent absents des lieux de décision. Il ne suffit pas de parler des victimes ni de légiférer en leur nom. Leur présence dans les institutions constitue elle-même une dimension de la citoyenneté.
Cette exigence rejoint l’interpellation de Sojourner Truth en 1851. Ancienne esclave devenue militante abolitionniste, elle dénonçait l’exclusion des femmes noires des conceptions dominantes de l’égalité en demandant : « Et moi, ne suis-je pas une femme ? » [8] Derrière cette question se trouvait une exigence fondamentale : être reconnue comme sujet à part entière.
Dans le parcours de Habi, cette exigence prend une autre forme : et moi, ne suis-je pas une citoyenne ? Ne suis-je pas en droit de voter, d’être élue, de parler, de décider et de représenter ?
L’ordre esclavagiste ne privait pas seulement l’esclave de liberté ; il lui refusait une pleine existence politique. L’entrée de Habi dans l’hémicycle rompt avec cette logique. Elle ne demande plus à être représentée. Elle représente.
Comme l’écrivait James Baldwin : « Être conscient de son histoire, c’est commencer à se libérer de son emprise. » [9] Pour Habi, cette histoire devient désormais une parole publique portée depuis le lieu où se discutent les règles de la société.
Patricia Hill Collins montre également, dans Black Feminist Thought, comment l’expérience vécue des groupes marginalisés peut constituer une source de connaissance des rapports de domination et un point d’appui pour la résistance et l’émancipation. [10] Le parcours de Habi en offre une incarnation singulière : son expérience n’est plus seulement un passé douloureux, mais une parole politique portée au cœur de l’institution.
Cette transformation impose enfin une responsabilité à la société. Comme le rappelait Desmond Tutu : « Si vous êtes neutres devant une situation d’injustice, vous avez choisi le camp de l’oppresseur. » [19] La présence de Habi au Parlement ne dispense donc pas de regarder les injustices qui ont rendu son parcours nécessaire ; elle doit au contraire contribuer à les rendre visibles.
6. De l’esclavage au Parlement
Le parcours de Habi Mint Rabah relie plusieurs moments : une enfance passée dans la servitude, une libération en 2008, un engagement abolitionniste, une candidature aux législatives de 2018 et, aujourd’hui, une entrée au Parlement à la faveur de l’éviction de la députée abolitionniste Mariem Samba Dieng, injustement chassée de l’hémicycle et privée de ses droits civiques et politiques pendant cinq ans, ainsi que de celle de sa collègue Ghamou Salem Achour, dans une entreprise visant à faire taire les voix abolitionnistes et celles de la périphérie.
Mais de ce qui devait contribuer à étouffer ces voix surgit une nouvelle possibilité de les faire entendre : grâce au génie politique et militant de l’imprévisible, de l’insaisissable Biram Dah Abeid, Habi Mint Rabah fera désormais tonner au Parlement la voix des victimes de l’esclavage.
Elle l’a annoncé d’ailleurs avec fracas dans sa première sortie publique après l’annonce de son entrée au Parlement, en qualité de suppléante de celle que l’on pourrait appeler la Rosa Parks du désert, Mariem Samba Dieng, dont le nom restera gravé dans les annales de la lutte abolitionniste.
Ces étapes racontent une même trajectoire : celle d’une femme à qui l’on avait refusé la liberté et qui a progressivement conquis le droit de parler, de s’engager et de participer à la décision publique. Cette trajectoire représente une rupture avec l’idée selon laquelle la naissance déterminerait définitivement la place d’un individu dans la société.
L’ordre social qui l’avait destinée au service a été contesté par son engagement ; la candidature de 2018 a transformé cette contestation en démarche politique ; son entrée au Parlement lui donne désormais une dimension institutionnelle.
Mais cet événement ne signifie pas que l’esclavage et ses conséquences appartiennent au passé.
Il rappelle que l’abolition juridique doit encore devenir une réalité sociale, économique, judiciaire et politique pour ceux qui en portent l’héritage et les stigmates encore vivaces.
Frantz Fanon écrivait dans Les Damnés de la terre : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » [12] Le parcours de Habi donne à cette réflexion une résonance particulière : une femme autrefois privée de la possibilité de décider de sa propre vie participe désormais aux décisions qui engagent la collectivité.
La question devient alors celle de la suite : comment faire en sorte que les descendants d’esclaves ne soient plus durablement confinés aux marges de la représentation et puissent participer pleinement à la définition de leur avenir ? La conquête d’une place dans la cité passe par la sortie de la domination, la prise de parole, l’organisation, la revendication des droits et la participation aux lieux de décision.
7. La représentation doit produire des changements
Une présence au Parlement ne saurait être une fin en soi. Habi ne doit pas être réduite à l’image symbolique d’une ancienne esclave devenue parlementaire. Son entrée dans l’hémicycle prend toute sa portée si elle permet de porter les questions qui touchent concrètement les populations issues de l’esclavage : justice, accès aux ressources, protection des victimes, éducation, emploi, représentation et égalité politique.
Car la représentation doit aussi rester tournée vers les conditions de vie de ceux au nom desquels on parle.
Amílcar Cabral rappelait à ce propos : « Les peuples ne luttent pas pour des idées, pour les choses qui sont dans la tête de quelqu’un ; ils luttent pour obtenir des avantages matériels, pour vivre mieux et en paix, pour voir leur vie avancer et garantir l’avenir de leurs enfants. » [11]
Cette réflexion ramène le parcours de Habi à son enjeu essentiel. Son arrivée au Parlement a une portée historique parce qu’elle rompt avec une exclusion ancienne.
Mais cette portée ne prendra pleinement corps que si la représentation politique se traduit par une attention réelle aux conditions de vie, aux droits et aux perspectives de ceux qui portent encore les conséquences de l’esclavage.
L’histoire ne doit donc pas seulement produire des symboles. Elle doit produire des changements dans la vie des personnes.
La fin de l’esclavage ne peut être mesurée à l’existence des lois ou à la présence de quelques figures dans les institutions, mais à la transformation des conditions concrètes de vie, à l’application et à la mise en oeuvre véritable de la loi 2015_031 criminalisant l’esclavage.
Conclusion
Une ancienne esclave prend place dans l’hémicycle. La portée de cet événement dépasse son parcours personnel : il montre la possibilité, pour une personne issue d’un groupe longtemps réduit à l’esclavage, d’accéder au lieu où se prennent les décisions et de participer elle-même à la définition de l’avenir collectif.
Habi Mint Rabah ne tourne pas simplement une page de son histoire. Son parcours relie la servitude, la libération, l’engagement abolitionniste, la candidature politique et désormais la représentation institutionnelle. Il porte surtout un message de prise de conscience, de dignité retrouvée et de libération d’une condition que l’ordre social avait présentée comme naturelle et définitive.
À celles et ceux qui vivent encore sous le joug de l’esclavage, son parcours dit que leur condition n’est pas leur identité, que leur naissance ne les condamne pas à servir , subir, et que, ce que la domination a fait accepter comme normal ne l’est pas.
Elle-même avait été tellement conditionnée par son environnement qu’au moment de sa libération, elle refusait encore de reconnaître qu’elle était esclave. Aujourd’hui, elle siège au Parlement. Entre ces deux situations, il y a eu une prise de conscience, une rupture et une conquête de la liberté.
Mais ce message ne s’adresse pas seulement aux victimes. Il interpelle le peuple tout entier : aucune société ne peut se considérer pleinement libre lorsque certains de ses membres restent enfermés dans une condition servile, dans la dépendance ou dans une position sociale imposée par la naissance et l’ascendance.
L’entrée de Habi au Parlement doit donc être comprise comme une victoire individuelle, mais aussi comme un appel à regarder en face les survivances de l’ordre esclavagiste et à refuser leur banalisation.
Il interpelle également le pouvoir. L’abolition juridique ne peut constituer l’aboutissement de la lutte. Elle doit devenir une liberté réelle, garantie par l’accès à la justice, à l’éducation, aux ressources, à l’emploi, à la dignité et à la représentation.
L’entrée de Habi au Parlement ne résulte pas d’une volonté d’ouverture du pouvoir. Elle intervient alors même que celui-ci continue de nier l’existence de l’esclavage et de réprimer, d’emprisonner ou de réduire au silence des abolitionnistes.
Si Habi siège aujourd’hui dans l’hémicycle, c’est grâce au militantisme abolitionniste et à la vision prospective de Biram Dah Abeid, qui a su créer une voie politique permettant à une ancienne esclave d’accéder à cette institution.
La présence d’une ancienne esclave au Parlement ne doit donc pas permettre au pouvoir de se satisfaire d’un symbole qu’il n’a pas lui-même voulu. Elle doit au contraire l’obliger à mesurer le chemin qui reste à parcourir pour que les victimes de l’esclavage et leurs descendants puissent exercer pleinement leurs droits.
L’esclavage a été juridiquement aboli et criminalisé en Mauritanie ; il n’en demeure pas moins une réalité pour des personnes qui continuent de subir le travail imposé, la dépendance, les violences, la privation de liberté ou la transmission de leur condition sociale.
La véritable abolition sera accomplie lorsque personne ne pourra plus être maintenu dans une condition servile en raison de sa naissance, de son ascendance ou de sa dépendance économique et sociale, et lorsque ceux qui en ont été victimes pourront accéder effectivement à la justice, à l’éducation, aux ressources, à la dignité et à la représentation.
Le véritable changement commencera lorsque l’entrée d’une ancienne esclave au Parlement ne sera plus perçue comme une exception historique, mais comme l’expression normale d’une citoyenneté pleinement ouverte à tous. Le parcours de Habi Mint Rabah montre ainsi ce qu’il est possible de devenir : la liberté n’est pas un privilège que quelqu’un d’autre peut accorder ou retirer. Elle est un droit.
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Par Cheikh Sidati Hamady
Expert senior en droits des CDWD (GFoD), chercheur associé spécialiste des discriminations structurelles, consultant continental sur les Communautés Discriminées sur la base de l'ascendance et du Travail, analyste, essayiste.
4 octobre 2026
Références
[1] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence Africaine, 1950.
[2] Frederick Douglass, West India Emancipation, discours prononcé à Canandaigua, New York, 3 août 1857.
[3] Frederick Douglass, West India Emancipation, discours prononcé à Canandaigua, New York, 3 août 1857 : « Power concedes nothing without a demand. »
[4] BBC News, article consacré à la candidature de Habi Mint Rabah aux élections législatives mauritaniennes de 2018.
[5] Paulo Freire, Pédagogie des opprimés, 1968.
[6] République islamique de Mauritanie, ordonnance d’abolition de l’esclavage de 1981 ; loi n° 2007-048 du 3 septembre 2007 portant incrimination de l’esclavage et réprimant les pratiques esclavagistes ; réforme constitutionnelle de 2012 ; loi n° 2015-031 du 10 septembre 2015.
[7] Nations unies, Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d’esclavage ; Anti-Slavery International ; Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), travaux et rapports consacrés à l’esclavage et à sa répression en Mauritanie.
[8] Sojourner Truth, discours prononcé lors de la Convention des droits des femmes, Akron, Ohio, 1851, généralement connu sous le titre Ain’t I a Woman?
[9] James Baldwin, The Fire Next Time, 1963.
[10] Patricia Hill Collins, Black Feminist Thought: Knowledge, Consciousness, and the Politics of Empowerment, 1990.
[11] Amílcar Cabral, Le rôle de la culture dans la lutte pour l’indépendance, intervention prononcée en 1970.
[12] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.
[13] Boubacar Messaoud, entretien Reuters, 2007, « Poverty, tradition shackle Mauritania’s slaves » : https://www.reuters.com/article/world/poverty-tradition-shackle-mauritanias-slaves-idUSL01877550/
[14] Biram Dah Abeid, profil IFEX, 2020 : https://ifex.org/fr/biram-dah-abeid-un-profil/
[15] Habi Mint Rabah, entretien de 2018, rapporté par Freedom United : https://www.freedomunited.org/news/rabah-escaped-35-years-of-slavery-now-shes-running-for-mauritanias-parliament/
[16] Biram Dah Abeid, entretien Le Monde, 3 octobre 2016 : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/10/03/biram-dah-abeid-la-voix-des-esclaves-modernes-de-mauritanie_5007366_3212.html
[17] Habi Mint Rabah, entretien de 2018, rapporté par Freedom United : https://www.freedomunited.org/news/rabah-escaped-35-years-of-slavery-now-shes-running-for-mauritanias-parliament/
[18] Boubacar Messaoud, entretien Reuters, 2007, sur l’hérédité de la condition servile : https://www.reuters.com/article/world/slavery-still-exists-in-mauritania-idUSNOA141654/
[19] Desmond Tutu, citation sur la neutralité face à l’injustice.