18:41
Lettre ouverte aux Participants des Assises du Dialogue National
Messieurs, Mesdames,
Vous allez vous retrouver bientôt autour d’une table pour les Assises du dialogue national. C’est une épreuve de vérité, un moment rare où un peuple se donne la chance de se regarder en face, sans fard et sans esquive.
Les débats qui s’annoncent seront intenses. Le passif humanitaire, les séquelles de l’esclavage, les revendications statutaires longtemps étouffées : autant de plaies encore vives que certains porteront avec eux en entrant dans les salles. C’est légitime. C’est humain. Mais gardez à l’esprit que :
L’empathie est fragile. Il suffit d’un geste ou d’un mot imprudent pour déchirer le tissu patient de la fraternité.
Un mot de trop, un ton condescendant, une interruption méprisante : et vos efforts d'arriver à un résultat consensuel s’évanouissent. Cultivez l’art difficile de l’écoute ; écoutez non pour répondre, mais pour comprendre. Ce que vous entendrez vous dérangera parfois : c’est le prix de la vérité.
Nous sommes tous, à des degrés divers, prisonniers de nos blessures et de nos peurs.
Chaque fois que la colère monte en vous, rappelez-vous pourquoi vous êtes là. Vous n’y êtes pas pour gagner un débat ou humilier un adversaire. Vous y êtes pour construire quelque chose de plus grand : l’avenir de notre chère Mauritanie. La maturité politique ne consiste pas à n’avoir aucune émotion ; elle consiste à ne pas les laisser gouverner à votre place.
Qu’ils parlent hassaniya, pulaar, soninke ou wolof, tous les Mauritaniens partagent une commune condition humaine.
C’est une absurdité de dresser des murs entre des êtres qui respirent le même air, qui tremblent sous les mêmes peurs, qui espèrent sous les mêmes étoiles.
Cette terre est la nôtre, à tous. Elle ne souffre pas qu’on la déchire.
Certaines vérités devront être dites sans détour : les souffrances causées par les séquelles de l’esclavage, les drames du passif humanitaire, les discriminations qui perdurent. Ces vérités ne doivent pas être escamotées au nom d’une fausse paix sociale. Mais elles doivent être dites avec la volonté de guérir, non de blesser davantage.
La haine est une négation de notre essence, le racisme une mutilation de l’esprit. La seule bataille digne d’être menée est celle contre l’injustice ; la seule étape à franchir est celle qui nous éloigne de l’indifférence envers le malheur de nos semblables.
Le Coran nous le rappelle avec une clarté qui ne souffre aucune équivoque : « إِنَّمَا المُؤمِنُونَ إِخْوَةٌ »
Ce verset est une exigence morale absolue, un appel à dépasser les rancunes pour bâtir ce que Dieu attend de nous.
Un adage maure avertit : « Dieu préserve la tribu de ses nobles. » La sagesse populaire sait que les chefs, par leurs décisions hasardeuses, peuvent porter préjudice à ceux qu’ils sont censés protéger. Cet adage vaut pour vous : vos décisions d’aujourd’hui engageront l’ensemble du peuple mauritanien, dans un contexte régional déjà fragile.
L’instabilité qui prévaut dans notre environnement immédiat nous rappelle que les nations qui échouent à se réconcilier avec elles-mêmes deviennent la proie des convulsions extérieures. La Mauritanie n’a pas le luxe de l’échec.
Des milliers de Mauritaniens, de toutes ethnies confondues, portent des cicatrices que vous ne verrez pas. C’est pour eux, autant que pour les générations à venir, que vous êtes réunis.
La dignité humaine se construit dans la solidarité et se défait dans l’oubli. Elle nous oblige à une vigilance constante et à une fidélité envers ceux qui ont souffert.
Ne trahissez pas leur mémoire.
La fraternité n’est pas une simple émotion, mais une exigeante éthique.
Elle ne demande pas que vous aimiez tout le monde. Elle demande que vous traitiez chacun avec justice ; que vous légifériez non pour votre tribu ou votre communauté, mais pour le peuple mauritanien dans toute sa diversité ; et que vous soyez capables de reconnaître, en l’autre, un être digne du même respect que celui que vous réclamez pour vous-même.
Ces Assises ne sont pas une réunion ordinaire. Elles se tiennent dans un moment décisif.
Vous portez une grande responsabilité devant le peuple et devant l’histoire. À vous de l’assumer pleinement.
Car l’histoire ne juge pas les intentions ; elle juge les actes. Elle ne retient pas les discours ; elle retient ce qui a été réalisé ou manqué.
Dans vingt ans, vos enfants liront le compte rendu de ces journées. Que liront-ils ? Des débats étriqués entre des hommes et des femmes prisonniers de leurs intérêts particuliers ? Ou les fondations d’un pacte national digne de ce nom ?
La Mauritanie a survécu à bien des tempêtes. Elle a en elle les ressources pour bâtir un État fiable et durable, à condition que ses enfants aient le courage de se choisir mutuellement, par-delà les mémoires blessées et les peurs héritées.
Je forme le vœu sincère que ces Assises soient, pour notre pays, l’acte fondateur d’une ère nouvelle : celle où chaque Mauritanien, quelle que soit son origine, se sentira chez lui dans cette maison commune que nous appelons la République islamique de Mauritanie.
Avec tout mon respect et toute ma confiance en votre sens des responsabilités.
Jemal Moctar Ellahi
Membre du bureau exécutif de l’association des anciens parlementaires