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Lettre ouverte à Son Excellence, Monsieur le Président de la République Islamique de Mauritanie
Kassataya --
Monsieur le Président
À Kaédi, lors de votre rencontre avec les populations du Gorgol, vous avez appelé avec insistance au renforcement de l’unité nationale et à la primauté du lien de citoyenneté sur toute autre considération. Dans un pays comme la Mauritanie, marqué par une histoire complexe, plurielle et parfois tragique, cet appel ne peut laisser indifférent aucun citoyen attaché à l’idéal républicain.
Vous avez reconnu que notre histoire nationale comporte des pages lumineuses et d’autres que nous aurions souhaité ne jamais voir écrites. Vous avez également affirmé qu’aucune composante du pays n’a été totalement épargnée par l’injustice, ni totalement étrangère à son exercice. Cette reconnaissance est importante. Elle rompt avec le déni et ouvre, en théorie, la voie à une lecture plus honnête de notre passé commun.
Mais en Mauritanie, Monsieur le Président, l'histoire douloureuse n'est pas seulement un souvenir lointain : elle demeure une réalité vivante, sociale, administrative et parfait institutionnelle.
Le passif humanitaire, les déportations, les exécutions extrajudiciaires, l’esclavage et ses séquelles, les discriminations fondées sur l’origine, la couleur de peau, la langue ou l’appartenance sociale, ne relèvent pas d’une mémoire abstraite. Ils continuent de produire des inégalités réelles dans l’accès à la terre, à l’emploi, à l’armée, à l’administration, à la justice et à la reconnaissance nationale.
Dès lors, une question fondamentale se pose : comment “assumer toute notre histoire” sans nommer clairement ces faits, sans reconnaitre les responsabilités de l'état, et sans engager des mécanismes concrets de vérité, de justice et de réparation?
L’unité nationale ne peut être construite sur une mémoire floue ou neutralisée, où toutes les injustices seraient renvoyées dos à dos sans distinction de nature, d’ampleur et de conséquences.
Vous avez affirmé qu’il n’y a pas d’espoir pour un peuple qui reste prisonnier d’un moment particulier de son histoire. Cette vérité est incontestable. Mais elle ne saurait être comprise, en Mauritanie, comme une injonction à tourner la page sans l’avoir lue jusqu’au bout. On ne sorts pas du passé par l'oubli par la vérité assumée et la justice rendue.
Les peuples que vous évoquez, qui ont surmonté des tragédies profondes, ne l’ont pas fait par de simples appels à l’unité ou à la patience. Ils ont mis en place des politiques claires de reconnaissance, des commissions vérité, des réparations symboliques et matérielles, et surtout des réformes structurelles garantissant l’égalité réelle entre citoyens.
Placer la citoyenneté au-dessus de toute autre considération est, comme vous l’avez rappelé, un principe fondateur. Mais en Mauritanie, la citoyenneté demeure inachevée tant que certains citoyens se sentent tolérés plutôt que pleinement reconnus, tant que les langues nationales autres que l’arabe restent marginalisées, tant que l’accès aux responsabilités publiques n’est pas perçu comme équitable, et tant que la justice n’est pas vécue comme la même pour tous.
Monsieur le Président, l'unité nationale ne se consolide pas par des discours consensuels, aussi bien intentionnés soient-ils. Elle se construit par des actes courageux, parfois difficiles, mais nécessaires : dire la vérité, réparer les injustices, réformer les institutions et garantir l'égalité sans conditions ni hiérarchies implicites
C’est à ce prix, et à ce prix seulement, que la Mauritanie pourra transformer son histoire douloureuse en fondement d’un avenir commun, réellement lumineux et partagé.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de ma considération républicaine.
Sy Abdoulaye
Secrétaire général de l’Institution de l'Opposition Démocratique
Suppléant du députe de l’Amérique du Nord.